18.10.21
06:55

Un an après le mouvement contre les violences policières au Nigéria, "rien n'a changé"

Monsurat Ojuade venait juste de fêter ses 18 ans lorsqu'un policier l'a abattue "sans aucune raison" lors d'une intervention des forces de sécurité dans son quartier de Lagos, raconte sa grande sœur, Omolara Ojuade

Sa mort, survenue le 11 septembre, a beaucoup fait parler ces dernières semaines au Nigeria, le pays s'apprêtant à commémorer le mouvement #EndSARS contre les violences policières qui avait secoué les grandes villes du sud du pays et été réprimé dans le sang en octobre 2020. 

Le décès de Monsurat illustre la persistance de ces violences dans le pays le plus peuplé d'Afrique. Il est aussi un constat d'échec pour la jeunesse nigériane, dont la mobilisation massive et historique n'a pas suffi à réformer en profondeur une institution gangrenée par la corruption et l'impunité.

"C'était un vendredi soir, nous étions en train de fermer notre boutique, lorsque nous avons vu des jeunes courir", explique la sœur de Monsurat, jointe au téléphone par l'AFP. "Paniquées, nous nous sommes précipitées dans notre maison, et c'est là qu'un policier a tiré". 

Si l'officier a été radié de la police depuis et fait face à un procès pour "meurtre", pour la famille de Monsurat, impossible d'en rester là. 

"Les policiers au Nigeria ne sont pas formés correctement, sinon comment un officier peut-il entrer chez quelqu'un et tirer sans aucune raison ?", interroge sa sœur. 

"Est-ce que #EndSARS a servi à quelque chose ?" demande-t-elle amèrement. 

Un an après, ils sont nombreux à se poser cette question au sein de la jeunesse nigériane.

"Changements cosmétiques"

Le mouvement #EndSARS ("en finir avec la SARS") avait initialement débuté pour dénoncer les brutalités et abus de la SARS, une unité spéciale la police accusée depuis des années de racketter la population, d'arrestations illégales, de torture et même de meurtre.

Face à la pression populaire, les autorités avaient démantelé l'unité, et promis de réformer la police, mais la jeunesse, peu convaincue par les promesses du gouvernement, avait continué sa contestation, très vite réprimée. 

"Un an après, rien n'a vraiment changé (...) il n'y a eu que des changements cosmétiques dans la police", affirme à l'AFP Damian Ugwu, chercheur à Amnesty International. 

"Les extorsions, les mauvais traitements et les exécutions extrajudiciaires, tout cela est toujours présent au sein des forces de police", ajoute le chercheur.

Il y a bien eu quelques formations, mais aucune réforme profonde, et l'armée et la police restent sous-financées, la rémunération de leurs agents toujours trop faible. 

Aux carrefours de Lagos, les contrôles de police ont repris et avec, "le racket des agents corrompus", dénonce Femi, chauffeur de taxi. "Il faut toujours leur donner un billet, et si tu refuses, il te créer des problèmes", ajoute-t-il.

Plus de 100 cas en un mois

En dehors de la capitale économique, à certains barrages de police, des agents, qui ne portent pas toujours l'uniforme, n'hésitent pas à utiliser des gourdins ou même des fouets pour menacer les automobilistes.

Juste après le mouvement, les policiers "avaient peur de retourner dans les rues", mais depuis quelques mois "ils sont de retour, et les abus ont repris de plus belle", affirme Rinu Oduala, l'une des figures de #EndSARS.

La jeune femme de 22 ans -- suivie par plus de 300.000 utilisateurs sur Twitter -- a lancé en septembre Connect Hub, une ONG qui vise à documenter les cas de violences policières "pour montrer au monde pour quoi nous nous battons". 

"En l'espace d'un mois, nous avons eu plus de 100 cas qui nous ont été rapportés, allant de plaintes pour extorsion à des viols ou même des meurtres", affirme la jeune femme.

Ni le gouvernement ni la police n'ont réagi aux sollicitations de l'AFP à ce sujet. 

Si la violence persiste, c'est surtout parce que "le problème principal, l'impunité, n'a pas été soulevé", souligne M. Ugwu de Amnesty International.

Depuis un an, "un petit nombre de policiers seulement ont été poursuivis par la justice", ajoute le chercheur. 

Et comme un pied de nez au mouvement, les responsables de la tuerie au péage de Lekki, le site emblématique des manifestations à Lagos où l'armée a tiré à balles réelles le 20 octobre 2020 sur des manifestants, n'ont toujours pas été traduits en justice. 

Cette nuit qui a marqué la fin des manifestations, Legend Agboola Onileowo, "ne pourra jamais l'oublier". 

L'homme de 29 ans était au péage "lorsque l'armée est arrivée et a tiré sur une foule qui agitait des drapeaux".

Selon Amnesty International, au moins 10 manifestants y ont été tués. Legend dit avoir vu de ses yeux au moins 4 morts, et 5 ou 6 blessés par balles.  

Mais un an après, alors que le panel judiciaire en charge d'enquêter sur cette tuerie n'a toujours pas publié ses conclusions, et que les responsables de l'armée, plusieurs fois convoqués, se sont faits porter pâle, Legend "n'attend plus rien du gouvernement". 

"C'est Dieu qui finira par punir les responsables", lance-t-il, dépité.

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