06.10.21
11:25

Le blues des chauffeurs routiers britanniques

"Je suis divorcé, et malheureusement, c'est à peu près la norme pour les routiers", raconte Dean Arney, chauffeur de camion depuis près de 40 ans, qui souffre comme d'autres de conditions de travail pénibles au moment où le Royaume-Uni fait face à une pénurie de conducteurs.

"Mon fils m'a posé des questions sur le métier, il pensait prendre la route à son tour. Je lui ai conseillé de ne pas le faire", ajoute ce Britannique, perché dans sa cabine depuis l'arrêt routier d'Ashford, point de passage entre Londres et l'Eurotunnel. Il décrit des conditions de travail dures, une vie de famille difficile, et des salaires encore insuffisants.

Face à une grave pénurie de routiers qui entraîne des pénuries de biens et d'essence à travers tout le Royaume-Uni, le gouvernement britannique a multiplié les initiatives ces derniers jours, proposant des milliers de visas temporaires, faisant intervenir l'armée et assouplissant des règlementations.

Mais pour l'instant, seules 27 demandes de permis de travail pour transporteurs d'essence ont été déposées, alors qu'il manque 100.000 chauffeurs de poids lourds au Royaume-Uni.

Pour les vétérans d'un métier où l'âge moyen approche 58 ans, les mesures gouvernementales vont dans le bon sens mais restent toutefois insuffisantes pour attirer de nouvelles recrues.

"Je pense que (ces mesures sont) une bonne chose pour l'industrie. Les chauffeurs ont dû supporter des salaires bas, des locaux vétustes, les vols fréquents des cargaisons...", commente Steven Evans, ancien chauffeur, patron d'une entreprise de transport à Liverpool et qui a dû reprendre lui-même la route – face aux pénuries – pour rendre service à un ami.

 

Locaux vétustes, insécurité

Et selon cet entrepreneur, les patrons tentent aujourd'hui à tout prix de séduire les nouveaux conducteurs: "normalement, je payais mes chauffeurs 1.000 livres (environ 1.200 euros) par semaine, c'est monté à 1.400 livres (1.650 euros)", et cela pourrait encore grimper dans cette période où ils travaillent six jours par semaine, et jusqu'à 15 heures par jour, estime-t-il. Dean Arney est quant à lui moins optimiste : il se dit moins payé aujourd'hui que dans les années 1990. Et en habitué des voyages en Europe, il se montre très sévère avec les infrastructures britanniques, comme la plupart de ses collègues.

"Les parkings nous font payer pour passer la nuit, et le matin, vous vous réveillez avec votre porte coulissante arrachée, votre cargaison et votre essence volée. Et les gérants ne veulent rien savoir", raconte-t-il. "Cela peut arriver en Europe mais c'est un vrai problème ici". Autre raison de préférer le continent: "En France, vous pouvez vous payer un repas complet, entrée-plat-dessert, pour 10 ou 11 euros".

Au Royaume-Uni, il faut débourser entre 7 et 10 livres (8 à 12 euros) pour seulement "les classiques : des lasagnes et des frites, ou une tourte à la viande", compare Steven Abbott, chauffeur lui aussi, garé juste à côté.

À 35 ans, M. Abbott choisit de faire uniquement des trajets relativement courts, qui lui permettent de rentrer chez lui chaque soir. "J'ai déjà vu des douches dans des arrêts où l'eau dégouline lentement, il faut la récupérer à deux mains pour s'éclabousser, on ne peut pas faire ça cinq nuits sur sept", décrit-il encore.

Plusieurs entreprises lui ont proposé des contrats mieux rémunérés où il passerait la majorité des nuits sur la route, "je gagnerais 10.000 livres de plus par an, mais je ne verrais pas mes enfants grandir", résume-t-il.

Marian et Mariana-Loredana Aivanesei sont tous deux conducteurs : le couple roumain alterne au volant de leur camion, quatre heures chacun entre l'Europe et l'Afrique du Nord.

Temporairement bloqués à Ashford par un problème administratif, ils n'envisagent pas un instant de postuler pour un visa. "Ca voudrait dire s'installer ici, payer un loyer britannique", et ce pour quelques mois, commente Marian en attendant sa pizza devant le self-service. "On nous dit que les chauffeurs étrangers sont là pour prendre notre travail. Eh bien, je ne vois pas quels Britanniques ont envie de garder le leur", résume Steven Evans.

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