11.01.24
14:18

"Guerre" contre les gangs en Equateur: Guayaquil ville fantôme

A l'image de son célèbre Malecon, longue promenade qui surplombe les eaux brunâtres du fleuve Guayas, aujourd'hui étrangement désert, Guayaquil, la grande ville portuaire sur la côte Pacifique de l'Equateur (sud-ouest), se terre.

Les jardins le long du quai cimenté qui surplombe la rivière sont interdits d'accès. Les restaurants qui servent habituellement aux touristes les réputées crevettes locales sont fermés à double tour.

L'agglomération de plus de 3 millions d'habitants, poumon de l'économie équatorienne, mais aussi épicentre du narcotrafic, vit dans la psychose de la violence aveugle des gangs criminels, en état de guerre ouverte depuis dimanche contre l'exécutif équatorien.

Pas une âme qui vive sur le Malecon. Le centre-ville voisin, cœur de cité avec ses administrations et son quartier d'affaires grouillant habituellement de monde à cette heure de sortie des bureaux, est étrangement vide.

Quelques véhicules sur les grandes avenues, de rares piétons qui pressent le pas pour rentrer chez eux, devant des devantures de magasins aux rideaux de fer restés baissés.

 

Tigres et Loups

 

La mairie à l'élégante architecture coloniale est elle aussi déserte, comme le gouvernorat voisin. Les nombreuses banques du quartier ont apparemment fermé boutique. Même les grilles de la cathédrale catholique néo-gothique et du parc centenaire aux iguanes qui lui fait face, attraction préférée des touristes, sont cadenassées.

Mais où sont-ils donc tous passés? "Tout le monde a peur... C'est comme ça depuis hier (mardi), à cause de tout ce qui est arrivé...", grommelle un indigent assis à un coin de rue, un peu étonné lui-même de ce spectacle de ville fantôme.

La situation était déjà tendue depuis dimanche, avec l'évasion de l'ennemi public numéro 1, "Fito", chef redouté du gang des Choneros, de l'immense pénitencier de Guayas, en périphérie de la ville.

Son évasion a précipité une crise sécuritaire sans précédent dans tout le pays, avec une vague de mutineries, attaques contre les forces de sécurité, voitures et équipements publics incendiés...

Crise suivie de la réponse musclée du jeune président Daniel Noboa qui a décrété l'état d'urgence, lancé la "guerre" contre les gangs et mobilisé l'armée dans les rues.

C'est le spectaculaire assaut mardi par une quinzaine d'individus en armes et encapuchonnés du plateau d'une TV publique à Guayaquil, et le braquage en direct sur les écrans de journalistes avec le pistolet sur la tempe, qui a littéralement semé la panique en ville.

L'intervention rapide de la police a permis de mettre fin à la prise d'otages sans faire de victime, avec l'arrestation de treize assaillants. Mais le massacre a été évité de peu, selon les témoignages concordants recueillis par l'AFP.

L'objectif des preneurs d'otages, en majorité des adolescents se disant membres des Tiguerones (Tigres) et des Lobos (Loups), deux bandes criminelles locales, était "clairement de tuer". Leur amateurisme et leurs atermoiements ont donné un répit salutaire aux forces de l'ordre pour intervenir, a précisé une source policière.

 

"Semer la terreur"

 

Le "message" de ces groupes criminels "est clair, semer la peur et la terreur", a commenté au lendemain de l'attaque le général Victor Herrera, l'un des principaux responsables de la police de  Guayaquil.

"Il est important d'avoir conscience du niveau de risque que connaît (...) la ville", a souligné cet officier, faisant état de 14 tentatives d'assassinats en 24 heures.

Il a insisté sur les "recommandations" des forces de l'ordre pour protéger la population, et déploré au passage le rôle des réseaux sociaux dans cette crise, réseaux via lesquels les membres des gangs, désormais désignés comme "terroristes", veulent "créer la panique".

Un exemple parmi d'autres: la vidéo diffusée mercredi montrant deux individus menaçant l'arme à la main, vêtus de l'uniforme d'une célèbre entreprise de livraison de nourriture à domicile et affublés d'un masque Anonymous.

Parfois surnommée "GuayaKill", la ville, point majeur d'exportation de la cocaïne produite en Colombie et au Pérou voisins, est pourtant familière de la violence.

Fin juin 2023, elle affichait un taux d'homicide de 40,8 pour 100.000 habitants, avec 1.425 assassinats recensés en six mois, quasiment le double par rapport à la même période en 2022. Depuis l'été, le rythme de ces assassinats n'a cessé de s'accélérer, en particulier dans les quartiers populaires, territoires des bandes criminelles minés par l'insécurité.

Dans le centre-ville, la présence policière reste relativement discrète, à l'exception du cordon militaire déployé devant l'immense tour servant de résidence au président Noboa. Des patrouilles de voltigeurs à moto apparaissent ici et là.

Ce déploiement est nettement plus visible autour des points stratégiques, comme l'aéroport, parcouru par des soldats au visage masqué et au fusil en bandoulière.

Les hôpitaux publics de la ville n'assurent plus que les urgences. Les élèves de toutes écoles ont été renvoyés chez eux.

"Maintenant on attend de voir", glisse Fernando, taxi qui attend le client devant le Mall del Sol, l'un des rares centres commerciaux restés ouverts, mais lui aussi fantomatique. "Car ce que nous avons appris ici, c'est que les bandes criminelles sont imprévisibles", met-il en garde.

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