14.07.23
08:48

Après les scénaristes, les acteurs d'Hollywood se mettent aussi en grève

La grève des acteurs débute officiellement à 9H00, heure belge, ce vendredi.

La production de séries et de films à Hollywood va être complètement gelée: après les scénaristes, à l'arrêt depuis plus de deux mois, les acteurs américains ont aussi décidé de se mettre en grève jeudi, pour ce qui devrait constituer la pire paralysie du secteur en plus de 60 ans.

La grève débute jeudi soir à minuit, heure de Los Angeles, soit vendredi à 09h00 heure belge, a annoncé le syndicat des acteurs SAG-AFTRA après l'échec des négociations avec studios et plateformes de streaming.

"Nous n'avions pas le choix. C'est nous qui sommes les victimes. Nous sommes victimes d'une entité très cupide", a fustigé Fran Drescher, la présidente de cette organisation qui représente 160.000 acteurs et autres professionnels du petit et grand écran. "C'est un moment historique", a insisté l'ex-star de la série "Une nounou d'enfer". "Si nous ne nous levons pas maintenant, (...) nous risquons tous d'être remplacés par des machines et des grandes entreprises qui se préoccupent plus de Wall Street que de vous et de votre famille."

En rejoignant les scénaristes sur les piquets de grève, les acteurs provoquent un double mouvement social jamais vu depuis 1960 à Hollywood. Les deux corps de métier réclament une revalorisation de leur rémunération, en berne à l'ère du streaming.  Ils souhaitent également obtenir des garanties concernant l'usage de l'intelligence artificielle (IA), pour empêcher cette dernière de générer des scripts ou de cloner leur voix et image.

L'entrée en grève des acteurs va porter un sacré coup à l'industrie. Leur syndicat "choisit une voie qui conduira à des difficultés financières pour des milliers de personnes" a taclé l'Alliance des producteurs de cinéma et de télévision (AMPTP), qui représente les studios et plateformes de streaming.

L'organisation a assuré avoir offert "des augmentations salariales (...) historiques" et "une proposition révolutionnaire concernant l'IA qui protège l'image numérique des acteurs".

Le patron de Disney, Bob Iger, a lui fustigé les exigences "irréalistes" des acteurs sur la chaîne CNBC.

 

Productions à l'arrêt

Sans comédiens, les tournages sont désormais impossibles à Hollywood, même sur la base de scripts terminés avant le printemps, comme le faisait jusqu'alors la série Amazon "Les Anneaux de Pouvoir", préquel du "Seigneur des Anneaux". Seuls quelques talk-shows et émissions de télé-réalité vont se poursuivre. Les acteurs sont également interdits de promotion, même sur les réseaux sociaux, selon les directives publiées par le SAG-AFTRA. 

De quoi mettre en difficulté les blockbusters estivaux, comme le très attendu "Oppenheimer" de Christopher Nolan. Lors de la première du film à Londres jeudi, le casting du film a quitté l'événement en signe de solidarité, selon Variety.

Comic-Con, la grand-messe des geeks et amateurs de bande dessinée américains, devrait aussi se dérouler sans vedettes à partir du 20 juillet à San Diego. L'absence d'acteurs américains est également une mauvaise nouvelle pour les grands festivals internationaux, comme la Mostra de Venise.

Même la cérémonie des Emmy Awards, équivalent des Oscars pour la télé, prévue le 18 septembre, est menacée. La production envisage déjà de reporter l'événement en novembre, voire en 2024, selon la presse américaine.

Car nul ne sait combien de temps le mouvement pourrait durer. Les acteurs n'ont pas fait grève depuis 1980. La dernière grève des scénaristes, qui remonte à 2007-2008, avait duré 100 jours et coûté deux milliards de dollars au secteur.

 

Crise existentielle

Cette double grève confirme la crise existentielle qui frappe actuellement Hollywood. Fin juin, des centaines d'acteurs célèbres, parmi lesquels Meryl Streep, Jennifer Lawrence et Ben Stiller, ont signé une lettre estimant que leur industrie était à un "point d'inflexion sans précédent".

Depuis une dizaine d'années, l'avènement du streaming a bouleversé les rémunérations "résiduelles" des acteurs et scénaristes, découlant de chaque rediffusion d'un film ou d'une série.

Intéressants avec la télévision car calculés en fonction du tarif des publicités, ces émoluments sont bien moindres avec les plateformes de streaming, qui ne communiquent pas leurs chiffres d'audience et paient un forfait, indépendamment du succès.

Sans ces revenus essentiels pour absorber les périodes d'inactivité entre deux productions, les nombreux travailleurs qui n'ont pas le statut d'acteur ou auteur star dénoncent une précarisation de leur métier.

Le développement rapide de l'IA, qui menace de les remplacer, ne fait qu'ajouter de l'huile sur le feu. Disney y a par exemple eu recours pour produire le générique de sa nouvelle série Marvel lancée en juin, "Secret Invasion".

A New York jeudi, plusieurs acteurs étaient déjà sur les piquets de grève. "C'est douloureux et c'est nécessaire", a expliqué à l'AFP Jennifer Van Dyck, une actrice syndiquée. "Quand le patron de Disney gagne 45 millions de dollars par an et que nous demandons juste un salaire décent, je pense que ce sont eux qu'on peut accuser d'être déraisonnables."

 

"Je dois payer mon loyer"

A 40 ans, la vie de Dominic Burgess est assez éloignée du strass et des paillettes d'Hollywood. Pour cet acteur qui a vu ses revenus diminuer depuis dix ans, la grève historique des comédiens annoncée jeudi est essentielle. Cet acteur britannique a joué dans des séries à succès comme "Modern Family", "Star Trek: Picard" ou "Dahmer: Monstre - L'histoire de Jeffrey Dahmer", une production qui vient d'être nommée aux Emmy Awards, l'équivalent des Oscars télévisuels.

Et pourtant, même après 15 ans de carrière aux Etats-Unis, sa réalité ne ressemble en rien aux quotidiens des stars à la une de la presse people. Pour "99 % des acteurs" la vie quotidienne se passe "sur le terrain, à auditionner, à se bousculer et à se battre pour entrer dans les salles d'audition", explique-t-il. Et cela nécessite souvent de prendre un petit boulot.

Lors de ses six premières années à Los Angeles, M. Burgess a travaillé à temps partiel dans un petit cinéma pour 7,75 dollars de l'heure, afin de compléter ses maigres revenus d'acteur.

Aujourd'hui, il "soutien(t) pleinement" la grève déclenchée par son syndicat, la guilde SAG-AFTRA, qui représente 160.000 acteurs et autres professionnels du petit et grand écran aux Etats-Unis. "Nous voulons tous travailler, mais à quel prix, quand le salaire et les revenus résiduels ne sont plus viables pour les acteurs ?" "Je dois pouvoir payer mon loyer et l'insuline de mon chat", insiste-t-il.

 

"Insoutenable"

La plupart des acteurs ont deux sources de revenus: leurs cachets pour chaque série ou film, et les fameux revenus "résiduels", actuellement au coeur des négociations avec le patronat. Ceux-ci sont versés à chaque rediffusion d'une oeuvre, et sont très faibles pour un passage sur une plateforme de streaming.

Malgré une stature qui lui permet désormais "de pouvoir subvenir à ses besoins en jouant la comédie", M. Burgess a vu toutes ses rémunérations baisser au fil des ans, quel que soit leur type. Les studios et les chaînes de télévision ne cessent de "serrer la vis".

Actuellement, on lui propose souvent "le strict minimum" prévu par les barèmes du syndicat. Une tendance particulièrement prononcée chez les plateformes de streaming, selon lui.

"J'ai travaillé cette année pour une société pour laquelle j'ai bossé en 2012, et je suis moins bien payé pour mes services qu'il y a dix ans", raconte le comédien.

Le minimum syndical peut paraître élevé: un acteur de télévision doit être payé au moins 1.082 dollars par jour sur un tournage. Mais entre l'agent, les frais juridiques et les impôts, la moitié de cette somme s'envole, rappelle M. Burgess.

Et les producteurs peuvent demander à un acteur payé pour juste une ou deux journées de rester disponible pendant des semaines, à cause de l'incertitude du calendrier de tournage.

"C'est assez commun", assure-t-il. "Ces 500 dollars doivent alors durer huit jours, 16 jours ou 21 jours s'il s'agit d'une série prestigieuse. Cela devient insoutenable."

Studios et plateformes ont également de plus en plus recours à d'autre mesures d'économie, comme rétrograder les acteurs de catégorie d'embauche officielle ("series regular", "recurring guest star", etc.) pour moins les payer.

 

Concurrence acharnée

L'acteur ne s'attendait pas à cette vie, lorsqu'il est arrivé aux États-Unis il y a 16 ans. 

Travailler à Los Angeles "a toujours été mon objectif, parce que j'ai été élevé avec X-Files, Buffy, Twin Peaks et Star Trek. Ce sont les séries que j'aimais, et c'est donc vers elles que j'ai gravité", retrace-t-il. 

A son arrivée d'Angleterre, Hollywood était en plein milieu de la dernière grève des scénaristes, qui a duré 100 jours en 2007-2008.  "À l'époque, les directeurs de casting rencontraient les gens en personne. J'ai rencontré plus de directeurs de casting en trois semaines à Los Angeles qu'en trois ans à Londres", se souvient-il. 

Mais depuis la pandémie, la plupart des auditions sont "auto-enregistrées": les acteurs doivent se filmer eux-mêmes, souvent sans même savoir si leur performance sera bien visionnée.

M. Burgess ne s'imagine pourtant pas faire être chose. "Nous sommes des artistes, des acteurs, des auteurs et des créateurs, et je pense que certains en profitent parfois - les studios savent que nous aimons ce que nous faisons", soupire-t-il. Mais comment faire autrement, face à une concurrence acharnée? Refuser une production payée au salaire minimum, c'est s'exposer à "450 autres acteurs juste derrière toi, qui diront Oui, je le fais".

 

Quelques clés pour comprendre

 

Les stars vont-elles vraiment faire grève ?

Cette grève, décidée par la SAG-AFTRA, syndicat unique des acteurs, engage ses 160.000 membres, qu'ils soient de simples figurants, des cascadeurs, des seconds rôles occasionnels ou des vedettes. 

"Les grandes stars ont des contrats individuels en plus du contrat syndical (...) mais restent néanmoins membres du même syndicat", rappelle à l'AFP Jonathan Handel, avocat spécialisé dans l'industrie du divertissement. Et qui dit même contrat, dit mêmes obligations.

De nombreuses célébrités, parmi lesquelles Meryl Streep, Ben Stiller ou Colin Farrell, se sont d'ailleurs déjà publiquement prononcées en faveur d'une grève. 

Elles vont devenir un porte-voix essentiel, "mais cette grève n'a pas pour but d'apporter plus d'argent à des personnes qui ont déjà des millions", explique M. Handel. Le mouvement social est crucial pour la multitude d'acteurs, bien moins payés, qui doivent "continuer à mettre de la nourriture sur la table et garder un toit au-dessus de leur tête."

 

 Quel impact sur les films et séries?

Hollywood opère déjà au ralenti depuis mai avec la grève des scénaristes et va désormais se retrouver complètement à l'arrêt. Sans comédiens, impossible de tourner, même sur la base de scripts terminés avant le printemps, comme le faisait récemment la série Amazon "Les Anneaux de Pouvoir", préquel du "Seigneur des Anneaux".

Seuls quelques talk-shows et émissions de télé-réalité vont se poursuivre. De quoi bouleverser les grilles télévisuelles aux Etats-Unis. Sans séries, la chaîne Fox va ainsi proposer essentiellement des programmes de téléréalité comme "Cauchemar en cuisine" ou "Lego Masters" cet automne.

Plus la grève durera, plus les retards s'accumuleront. La sortie des futurs blockbusters risque d'en pâtir, car il s'écoule de longs mois entre la fin d'un tournage et la sortie au cinéma. 

Le mouvement peut aussi affecter à la marge les productions internationales, selon M. Handel. "Lorsque des acteurs du SAG-AFTRA travaillent sur un film tourné en Europe, en Australie, en Asie ou ailleurs, ils doivent cesser le travail", explique-t-il.

La grève risque de "durer jusqu'à l'automne", pronostique l'avocat. Le conflit pourrait même "s'éterniser", vu les crispations majeures entre acteurs et studios.

De quoi accélérer selon lui la migration du grand public vers les plateformes de streaming comme Netflix, qui proposent dans leurs catalogues quantités de productions internationales ou d'émissions de télé-réalité.

 

Que réclament les acteurs ?

Comme les scénaristes, les acteurs réclament une revalorisation de leurs rémunérations "résiduelles", qui découlent de chaque rediffusion d'un film ou d'une série et ont dégringolé avec l'avènement du streaming.

Substantiels pour la télévision car calculés en fonction du tarif des publicités, ces émoluments sont bien moindres avec les plateformes de streaming, qui ne communiquent pas leurs chiffres d'audience et paient un forfait, indépendamment du succès.

Eric Edelstein, un acteur qui a joué un petit rôle dans "Jurassic World", a récemment illustré cette érosion dramatique auprès du Los Angeles Times. Les revenus tirés de la rediffusion du film sur les chaînes câblées lui ont rapporté 1.400 dollars (1.250 euros) sur un trimestre. Pour la même période, le comédien a touché 40 dollars (35 euros) au titre des rediffusions en streaming.

Les acteurs craignent également d'être remplacés par l'intelligence artificielle (IA). Ils réclament des garanties contre le clonage de leur voix et de leur image sans consentement. 

Enfin, ils protestent contre les "auditions auto-enregistrées", devenues monnaie courante avec la pandémie: les studios réclament aux candidats de se filmer eux-mêmes à distance, ce qui les prive du retour des directeurs de casting.

 

Pourquoi cette grève est-elle historique ?

Il s'agit de la première grève des acteurs depuis 1980 à Hollywood. 

Le dernier double mouvement social réunissant comédiens et scénaristes remonte lui à 1960. A l'époque, le futur président des Etats-Unis Ronald Reagan menait le syndicat des acteurs et s'était construit une stature politique en obtenant d'importantes concessions des studios.

L'impact économique de cette grève risque d'être faramineux. La dernière grève des scénaristes en 2007-2008 avait duré 100 jours et coûté deux milliards de dollars (1,7 milliard d'euros) au secteur.

Pourtant, de nombreux travailleurs d'Hollywood veulent se battre, car ils estiment que l'industrie traverse une crise existentielle, entre précarisation liée au streaming et menaces technologiques.

"C'est un moment historique", a insisté jeudi Fran Drescher, l'ex-star de la série "Une nounou d'enfer" qui préside la SAG-AFTRA. "Si nous ne nous levons pas maintenant, (...) nous risquons tous d'être remplacés par des machines et des grandes entreprises qui se préoccupent plus de Wall Street que de vous et de votre famille."

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