20.06.23
08:13

La "tranq", dernière menace sur le marché des drogues américaines

Dépendant aux opioïdes depuis des années, Martin, 45 ans, a déjà vu le mortel et addictif fentanyl remplacer l'héroïne à New York. Il veut désormais aussi éviter de tomber dans le piège de la "tranq", un cocktail de substances qui peut provoquer d'horribles blessures sur la peau et compliquer les overdoses.

"Ce n'est pas une bonne expérience, ça vous fait des trous dans le corps, dans la peau", souffle Martin, la voix parfois tremblante, lors d'une visite à St. Ann's Corner of Harm Reduction, une association d'aide et d'échange de seringues ouverte, depuis 1990 dans l'arrondissement du Bronx.

Il garde lui-même des traces de plaies sur les jambes ou les bras. Signe qu'il a pu s'injecter à son insu de la xylazine, aussi appelée "tranq", et dont les blessures, qui peuvent ronger la peau et noircir, apparaissent ailleurs que dans la zone d'injection. 

"Ça mange la chair, comme un crocodile", lâche Martin, qui ne souhaite pas donner son nom.

 

Sédatif pour animaux 

La xylazine, un sédatif pour animaux, n'est pas autorisée pour un usage humain par l'Agence américaine des médicaments (FDA), mais elle a pénétré le marché américain des drogues illégales, volatil et dominé par les produits de synthèse. Jusqu'à être désignée "menace émergente" par la Maison Blanche en avril dernier.

Accessible facilement sur internet, elle est très souvent couplée au fentanyl, l'opioïde de synthèse 50 fois plus puissant que l'héroïne, qui a fait grimper en flèche le nombre d'overdoses mortelles dans le pays, à près de 110.000 en 2022, un record.

Selon des données des Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC), l'estimation du nombre d'overdoses mortelles dans lesquelles la xylazine est impliquée est passée de 260 en 2018 à 3.480 en 2021 aux Etats-Unis. Si Philadelphie fait figure d'épicentre de la "tranq", New York n'est pas épargnée: 19% des overdoses aux opioïdes, soit 419 décès, impliquaient aussi de la xylazine en 2021, selon la ville.

"Le fentanyl est un opioïde à courte durée d'action que les gens doivent utiliser plus souvent" pour éviter le manque, explique à l'AFP Courtney McKnight, professeure adjoint d'épidémiologie clinique à l'Ecole de santé publique mondiale de l'université de New York.

"L'hypothèse est que la xylazine a été ajoutée pour prolonger la durée de vie du fentanyl. Mais les effets secondaires sont très importants", ajoute-t-elle, en citant des symptômes d'anxiété "très poussés" en cas de manque.

 

K.O.

Martin cherche à éviter ce cocktail, car "ça vous met K.O." pendant des heures.

"C'est dur, mais qu'est-ce que vous voulez faire quand vous êtes accro?", lâche-t-il.

Les blessures, les soignants de St Ann's Corner of Harm Reduction en voient de plus en plus souvent quand ils sortent avec leur camionnette dans les rues du Bronx pour apporter du matériel de soin, des seringues propres, des tests de détection du fentanyl, de la nourriture, ou juste quelques conseils et mots de réconfort à des personnes en extrême difficulté.

"Souvent les gens disent qu'elles apparaissent comme de petits bleus ou des marques noires, puis c'est comme si les tissus mouraient dans la zone concernée", explique Jazmyna Fanini, une infirmière de St Ann's. Pour elle, il y a encore beaucoup d'inconnues autour de ces nécroses.

Sur une photo qu'elle a elle-même prise sur le terrain, la peau d'un patient présente de nombreuses plaies, parfois profondes. "Les blessures peuvent s'aggraver, jusqu'à l'os (...) Parfois, les gens ont besoin d'une amputation ou d'une greffe de peau", ajoute-t-elle.

 

Isolement

Les Etats-Unis sont déjà submergés par la crise des opioïdes. 

A St Ann's, une image frappe l'oeil du visiteur: un arbre en papier est collé sur un mur et chaque feuille représente un être cher perdu à cause d'une overdose.

A New York, sous l'effet du fentanyl et de la pandémie, qui a accru les risques en raison de l'isolement des usagers de drogues, le nombre d'overdoses mortelles a grimpé à 2.668 en 2021, soit 80% de plus qu'en 2019, avec des taux plus élevés dans le Bronx et pour les populations afro-américaines et hispaniques.

La ville et les associations mettent le paquet sur la naloxone, un spray nasal qui sert d'antidote en cas d'overdose au fentanyl. Mais en ralentissant la respiration et le rythme cardiaque, la xylazine complique encore la situation.

Autorisé pour les animaux, le produit n'a pas le statut de "substance contrôlée" au niveau fédéral, comme le sont les drogues dures, ce qui complique la tâche des enquêteurs, selon la procureure spéciale chargée des stupéfiants à New York, Bridget Brennan. 

"Nous pouvons garder un oeil dessus. Mais même si nous en trouvions une grande quantité, nous ne pourrions pas poursuivre quelqu'un pour cela" et donc "pas remonter à la source", explique-t-elle.

 

Empoisonner

A St Ann's, on pense plutôt que l'apparition de nouveaux mélanges découle de politiques criminalisant les toxicomanes.

"On continuera à trouver tous ces types de substances tant qu'on ne s'attaquera pas au vrai problème, qui est de ne pas avoir de la marchandise sûre", explique le chef d'équipe Steven Hernandez. 

"Dans cette situation, les gens se font vraiment empoisonner", s'indigne-t-il.

Le centre participe à un programme de la ville de New York, qui permet aux consommateurs de tester leur drogue pour connaître les risques. L'initiative doit aussi permettre aux services de santé de la ville de suivre en temps réel les évolutions du marché illégal.

"Il est encore possible d'éviter la xylazine, elle n'a pas proliféré sur le marché", explique Leonardo Dominguez Gomez, un enquêteur de terrain pour le département de la santé de New York. "La façon dont la ville décide de faire passer des messages et de mener des campagnes de santé publique aura un impact sur la situation", ajoute-t-il.

 

AFP

Partager cet article