03.11.22
11:35

Ethiopie: après deux ans de guerre au Tigré, un bilan "sidérant" et un prudent espoir de paix

Le 4 novembre 2020, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed lançait une offensive militaire contre les dirigeants de la région septentrionale du Tigré, entrés en rébellion contre le pouvoir fédéral.

A l'avant-veille du 2e anniversaire du début du conflit, la signature surprise mercredi d'un accord entre gouvernement et rebelles suscite un espoir prudent de mettre fin à cette guerre particulièrement brutale, dans une Ethiopie fracturée dont l'économie sombre.

 

Un conflit au bilan "sidérant"

Une source militaire interrogée par l'AFP estime impossible de chiffrer précisément le nombre de combattants du front tigréen.

Mais deux Etats, l'Ethiopie (deuxième population d'Afrique, environ 120 millions d'habitants) et l'Erythrée voisine, y ont déployé le gros de leurs armées, renforcées par les forces et milices des régions de l'Amhara et l'Afar voisines.

En face, les combattants tigréens, nombreux, disposent de moyens - équipements lourds notamment - "les rapprochant plus d'une armée conventionnelle que d'une guérilla", rappelle Benjamin Petrini, chercheur à l'Institut international d'études stratégiques (IISS) de Washington.

Ils ont la connaissance du terrain et l'expertise militaire héritée des 27 ans durant lesquels le parti de l'élite tigréenne, le Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF), a trusté l'appareil politico-sécuritaire à Addis Abeba.

Patrick Ferras, docteur en géopolitique et ancien officier du renseignement, estime que plusieurs centaines de milliers de soldats et combattants sont au front.

Le bilan humain de ce conflit à huis clos - l'accès au nord de l'Ethiopie est interdit aux journalistes - est inconnu.

Mais Samantha Powers, patronne de l'agence américaine d'aide humanitaire Usaid l'a qualifié de "sidérant" et l'International Crisis Group (ICG) et Amnesty International estiment que cette guerre est "une des plus meurtrières au monde".

Aux pertes au combat - que les belligérants ne publient pas - s'ajoutent les innombrables victimes civiles des affrontements ou des exactions des deux camps, mais aussi la surmortalité due à la faim et l'absence de soins au Tigré, coupé du monde depuis environ 18 mois.

Dans le nord de l'Ethiopie, "l'ampleur des combats et des morts rivalise avec ce que nous voyons en Ukraine" et "en deux ans de conflit jusqu'à un demi-million de personnes sont mortes", a avancé récemment l'ambassadrice américaine à l'ONU Linda Thomas-Greenfield.

Patrick Ferras avance lui une "estimation basse raisonnable de 300.000 morts", qualifiant le conflit de "carnage" dont "on ne saura jamais le bilan réel".

 

Un prudent espoir de paix

Après dix jours de pourparlers à Pretoria, sous l'égide de l'Union africaine (UA), le gouvernement et les rebelles du Tigré ont signé mercredi un "Accord pour une paix durable et une cessation des hostilités".

L'accord n'a pas été publié, mais les deux parties ont résumé dans une déclaration leur principaux engagements, principalement un cessez-le-feu immédiat, dont il n'était pas possible de savoir s'il était respecté.

Les observateurs restent prudents au vu de la longue liste des questions en suspens et des modalités floues de la mise en oeuvre des engagements.

"L'accord est un développement bienvenu" mais qui contient "de trop nombreuses inconnues", souligne Benjamin Petrini.

"Un accord de paix dans une guerre civile (...) nécessite de prendre en considération beaucoup de questions complexes et d'enjeux entrecroisés. Si on veut faire preuve de scepticisme, on dirait que régler tout ça en huit jours n'est pas sérieux. On a sans doute gratté que la surface", ajoute-t-il.

 

L'Ethiopie, géant fracturé

Premier ministre depuis un an, Abiy Ahmed recevait en 2019 un prix Nobel de la paix récompensant l'accord signé avec Asmara pour clore 20 ans de guerre, ouverte puis larvée, entre Ethiopie et Erythrée.

Une guerre déclenchée lorsque le TPLF gouvernait l'Ethiopie. Ossature de la rébellion tigréenne, le parti est depuis l'ennemi juré du président érythréen Issaias Afeworki.

En arrivant au pouvoir, M. Abiy s'est aussi fait le chantre de l'unité de l'Ethiopie, mosaïque de plus de 80 communautés ethno-linguistiques.

Quatre ans plus tard, il est chef de guerre d'un pays fracturé, bien au-delà du seul Tigré. Ses promesses d'ouverture ont réveillé des revendications étouffées sous les régimes successifs de l'Ethiopie moderne: réveils identitaires, rivalités communautaires, différends fonciers...

La guerre au Tigré masque ainsi de multiples conflits localisés, notamment dans la région de l'Oromia, la plus vaste et la plus peuplée.

L'ONG Acled, qui collecte les données des zones de conflit, soulignait récemment "la hausse des niveaux de violences dans de nombreuses zones à travers l'Ethiopie", notamment la poursuite des "insurrections dans les régions de l'Oromia, du Benshangul-Gumuz et de Gambela" que les forces de sécurité peinent à endiguer.

 

Un situation économique "désastreuse"

Avec l'unité, Abiy Ahmed avait promis de moderniser l'économie étatisée de l'Ethiopie, une ambition restée largement lettre morte.

"La situation économique est désastreuse", souligne Patrick Ferras, également président de l'association Stratégies africaines. Mais le conflit au Tigré, après la pandémie de Covid-19, n'est qu'un des facteurs, selon les observateurs.

La croissance soutenue d'environ 9,7% entre 2010 et 2018 - alors une des plus fortes au monde - a chuté autour de 6% en 2020 et 2021 et ne devrait atteindre que 3,8% en 2022, selon le FMI.

L'inflation, de 13,5% en moyenne entre 2010 et 2018, a explosé à 33,6% environ en 2022, entraînée par les prix alimentaires.

"Ceci est largement dû aux déboires de l'agriculture" éthiopienne qui a subi récemment criquets, inondations et sécheresse, note un diplomate, avertissant que les répercussions de la guerre en Ukraine ne se font pas encore pleinement sentir.

Ultra importatrice, l'Ethiopie voit s'assécher dramatiquement ses réserves de devises, récemment estimées à environ trois semaines d'importations seulement par le FMI.

Une situation en partie due au sévère rétrécissement de l'aide internationale, pourvoyeuse de dollars. "Depuis le début du conflit, l'Ethiopie a perdu environ la moitié de son aide publique au développement", note ce diplomate.

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