30.10.22
09:00

Comment les partis américains truquent les élections de mi-mandat

Alors que la bataille des midterms s’annonce serrée à la Chambre des représentants des Etats-Unis, le parti Républicain bénéficie d’un avantage inéquitable de trois à quatre sièges obtenu grâce à un savant redécoupage des cartes électorales. Focus sur le Gerrymandering, une pratique américaine qui polarise le débat politique et muselle les minorités.

Tous les dix ans, les 435 circonscriptions électorales américaines sont redessinées pour correspondre à la nouvelle réalité démographique des états. Le Texas a par exemple gagné quatre millions d’habitants ces dix dernières années, et obtient donc deux sièges supplémentaires (38 au total) à la Chambre des représentants. “Cela part d’une volonté très démocratique” rappelle Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB. “Mais il est clair que l'on voit, dans une série d'États, le parti au pouvoir essayer d'organiser la carte électorale à son profit pour gagner les élections. C’est à la limite de la tricherie”. 

Petite particularité américaine, ce sont les partis qui redessinent les circonscriptions dans les États qu’ils contrôlent. Ce sont donc les représentants qui décident qui votera pour eux. En s’aidant d’un logiciel d’analyse de données, il est assez facile d’en tirer profit. On appelle ça le Gerrymandering. Ça ne date pas d’hier. Déjà en 1810, le gouverneur du Massachusetts, Elbridge Gerry, avait déjà découpé la carte pour avantager ses alliés. La manigance était tellement flagrante qu’un caricaturiste avait comparé son dessin à une salamandre, une Gerry-Mander. “Un recours intensif à cette pratique depuis des décennies est à l’origine de nombreux problèmes aux Etats-Unis” explique David Daley, auteur du livre “Ratf**ked, why your vote doesn’t count”. “Ces dernières années, les Républicains y ont investi beaucoup de temps et d’argent, ce qui leur a donné un avantage considérable au congrès." 

En 2010, deux ans après la victoire du démocrate Barack Obama, les conservateurs américains activent le plan RedMap. Une stratégie développée sur plusieurs années visant à reprendre le pouvoir. On estime aujourd’hui qu’ils ont investi 30 millions de dollars dans l’exécution de c. Et ça marche ! Dès 2012, alors que les Démocrates gagnent le vote populaire avec un million de voix d’avance, les républicains gardent une confortable majorité au congrès. 

Un homme joue un rôle majeur dans ce succès : Thomas Hofeller, l’ancien directeur du redécoupage pour le comité national des Républicains. Des documents rendus publics par sa fille à la suite de son décès en 2017 montrent comment, pendant des années, il a étudié chaque recoin des Etats-Unis et ajusté la carte partout où il pouvait avantage son parti. “On ne peut pas vraiment comprendre l’avantage Républicain d’aujourd’hui sans s’intéresser à ce que Hofeller a construit pendant trois décennies” ajoute David Daley.

Les premières victimes de cette pratique, ce sont les électeurs. Et c’est encore pire quand ils sont issus d’une minorité. “C’est une tradition qui a des conséquences racistes” analyse Esther Cyna, maîtresse de conférences en civilisation américaine à l'université de Versailles-Saint-Quentin. Toujours au Texas, 95% des quatre millions d’habitants supplémentaires sont des personnes de couleur. Et 50% sont latinos. Par contre, quand on analyse la traduction en sièges effectuée par les Républicains, le nombre de circonscriptions latinos n’a pas évolué. Contrairement aux circonscriptions à majorité blanche qui sont aujourd’hui plus nombreuses. “Il y a toujours eu dans l'histoire américaine cet échange entre conservatisme et progressisme, entre ouvrir les droits aux différentes populations, même minoritaires, et les refermer. Depuis les années 2010, avec un vrai tournant conservateur, il y a un regain de ces pratiques.”

Avec des conséquences désastreuses pour le processus démocratique américain. Les citoyens sont de moins en moins nombreux à aller voter dans des circonscriptions conçues pour ne laisser aucune chance au candidat de leur choix. Et avec seulement 40 sièges (sur 435) encore jugés compétitifs, ces mêmes candidats ne se préoccupent plus de plaire au plus grand nombre. Ils se concentrent sur les primaires de leur parti, où ils s’adressent à un électorat souvent plus sensible à des discours radicaux. “On est dans un vortex” résume Marie Bonzom, Politologue, journaliste et spécialiste des États-Unis. “Les démocrates ont fait la même chose quand ils avaient le pouvoir. Les deux partis ont organisé ce système, ils l'ont verrouillé. Aujourd'hui, on va de paroxysme au paroxysme au niveau de la radicalisation, de la polarisation. Il est difficile de voir comment on en sort.”

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