23.09.22
12:57

De Croo: "Nous vivons l'un des moments les plus sombres depuis la naissance des Nations unies"

"Pour détruire le progrès, il suffit d'un seul homme, mais pour le réaliser il faut de nombreuses mains"

Lors de la semaine à haut niveau de l'Assemblée générale des Nations Unies à New York, notre Premier ministre a tenu son discours ce vendredi.


L'allocution d'Alexander De Croo pour la Belgique

"Je voudrais commencer par l'histoire de Karina, 22 ans. Il y a huit ans, Karina - une adolescente - a été contrainte de fuir Donetsk, lorsque la Russie a envahi l'est de l'Ukraine. Au printemps de cette année, la famille a de nouveau été contrainte de fuir. Mais cette fois, Karina - qui a maintenant une vingtaine d'années - n'a pas suivi ses parents. Les premiers jours, elle est restée en contact par téléphone, mais le silence est vite revenu.

Après que les barbares russes se sont retirés de Bucha, l'horrible destin de Karina a été révélé. Son corps a été retrouvé, et son beau-père a raconté à The Kyiv Independent ce qui lui était arrivé. Et je cite :


"Il y avait des coupures et des lacérations.
Il y avait un morceau de chair arraché de ses côtes.
La moitié de ses ongles étaient arrachés.
Sa jambe a été touchée.
Ils l'ont torturée et très probablement violée."


Des mots obsédants et horrifiants. Et, malheureusement, ce n'est qu'une des milliers d'histoires qui montrent que nous vivons l'un des moments les plus sombres depuis la naissance des Nations unies. Après la destruction et la dévastation de la Seconde Guerre mondiale, l'ONU a vu le jour "pour préserver les générations futures du fléau de la guerre", comme le dit le préambule de la Charte des Nations unies. 


Plus jamais de guerre en Europe. Telle était la mission. Plus jamais les écoles ne devaient être bombardées sur le continent européen. Plus jamais les hôpitaux ne devaient être touchés. Plus jamais les villes ne devaient être privées de nourriture et de médicaments.


Aujourd'hui, nous sommes témoins de tout cela en Ukraine. Les charniers et les chambres à feu d'Izium sont les derniers signes de la brutalité absolue de cette guerre inutile et illégale - autant de violations flagrantes de tout ce que l'ONU représente.

Face à cette agression russe et - en fait - aux crimes de guerre, l'ONU est mise au défi de remplir sa mission.

Tout le monde dans cette pièce, chaque pays, se verra un jour demander : Qu'avez-vous fait pour arrêter ça ? Qu'avez-vous fait pour protéger le peuple ukrainien ? Avez-vous détourné le regard, ou avez-vous agi ? Dans ce conflit, la neutralité n'a pas sa place.

C'est feu Mikhael Gorbatchev qui a dit : "Le vainqueur n'est pas celui qui gagne des batailles dans une guerre, mais celui qui fait la paix". Pour gagner cette paix, nous devons remettre au premier plan les principes de la Charte des Nations unies. 

Les principes d'intégrité territoriale et de souveraineté nationale. En effet, si aujourd'hui, le monde est moins stable et moins sûr, c'est à cause du pur scandale que représente le fait qu'un des membres fondateurs de ces Nations Unies ait piétiné ces principes et déclenché une guerre qui nous rappelle les heures les plus sombres de l'Europe.

Les déclarations de ces derniers jours et la menace de lancer une guerre nucléaire contre un pays indépendant ont démontré une fois de plus le caractère impitoyable de la Russie. Cela rappelle la barbarie médiévale, bien plus que la grandeur de la Russie. 

Il faut être clair : cette guerre ne sera pas sans conséquences pour ceux qui la mènent. Il n'y aura jamais de paix sans responsabilité. C'est pourquoi la Belgique a toujours soutenu la Cour pénale internationale et c'est pourquoi nous soutenons la CPI pour qu'elle enquête pleinement et poursuive tous les crimes graves commis en Ukraine. Il n'y a pas de place pour l'impunité. Ni pour les bouchers de Bucarest, ni pour les dirigeants de Moscou qui mènent la barque et portent la responsabilité ultime.

Et je tiens tout particulièrement à souligner l'importance de la lutte contre les violences sexuelles, l'une des armes de guerre les plus destructrices, punissable en vertu du droit international. Les femmes qui sont exposées à des actes de violence sexuelle subissent des dommages irréparables. Et n'oublions pas que les garçons et les hommes sont également des victimes. Ils méritent tous la vérité, la justice et des réparations. 

 

Excellences, Mesdames et Messieurs,

Cette guerre ne touche pas seulement l'Ukraine. Elle sème l’instabilité, la famine et la pauvreté partout dans le monde. Nous avons tous vu les images des ports ukrainiens bloqués, des silos à grains bombardés et même de céréales ukrainiennes pillées. Des images qui parlent d'elles-mêmes, celles d’un chaos semé par la Russie, et par la Russie seulement, qui met en danger la vie de centaines de millions de personnes en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Comme si la pandémie de COVID-19 n’avait pas suffi.

Au beau milieu de ce chaos, le Black Sea Grain Initiative, signée en juillet dernier à Istanbul, est apparue comme une lueur d'espoir. Elle a montré le pouvoir rassembleur des Nations unies, et je tiens à remercier tout particulièrement son Secrétaire général Antonio Guterres et la Turquie d’avoir permis cet accord. Je tiens aussi à saluer le rôle positif joué par l'Union africaine, dont le leadership et la médiation ont été déterminants dans la conclusion de cet accord.

Nous, pays européens, n'avons pas ménagé nos efforts pour faire face à cette crise alimentaire. Nous avons maintenu les exportations des denrées alimentaires. Nous aidons l'Ukraine par des corridors de solidarité. Et nous apportons une aide d’urgence aux plus vulnérables dans les régions les plus touchées. La Belgique a considérablement augmenté son budget humanitaire ces dernières années et elle continuera à travailler main dans la main avec ses partenaires humanitaires pour rencontrer les besoins les plus urgents.

Oui, cette crise alimentaire nous oblige à nous pencher sur les faiblesses structurelles de nos systèmes agroalimentaires. Si nous voulons tenir notre promesse et atteindre l’objectif Zéro Faim 2030, notre deuxième Objectif de développement durable, nous devons concevoir des systèmes alimentaires durables et résilients, des systèmes qui combinent les savoirs traditionnels des agriculteurs locaux avec les connaissances scientifiques produites par la recherche et l'innovation.

 

Outre cette crise alimentaire, la guerre en Russie provoque également une profonde crise énergétique aux retombées mondiales. Les gens, y compris en Belgique, ont des difficultés à payer leurs factures, les petites entreprises sont obligées de faire une pause à cause de la flambée des prix de l'énergie, et les travailleurs perdent leur emploi.


Comment devons-nous faire face à cette situation ?
Tout d'abord, nous devons continuer à soutenir nos familles et nos entreprises. C'est pourquoi le gouvernement belge publie des plans de soutien sans précédent. Après tout ce que nous avons fait pour faire face à l'impact de la pandémie de COVID, une fois encore, nous sommes prêts à protéger notre population. Nous ne laissons personne derrière.


Mais ce n'est qu'une partie de la réponse. Nous devons également être honnêtes. Nous vivons en temps de guerre et les gouvernements ne pourront pas, à eux seuls, absorber tout le poids de cette guerre. C'est un message difficile. Mais c'est le seul qui soit honnête. Nous devrons supporter le poids de cette guerre ensemble, en toute solidarité. Les mesures que nous prenons sont tout aussi importantes. Nous devons nous déconnecter des fournisseurs d'énergie peu fiables. Nous devons renforcer notre indépendance énergétique, diversifier nos approvisionnements en énergie et accélérer la transition vers une énergie verte et sans fossile produite localement. Et c'est ce que nous faisons.

La Belgique est l'un des leaders mondiaux en matière de capacité offshore et, avec d'autres partenaires européens, nous investissons pour transformer la mer du Nord en la plus grande centrale électrique verte d'Europe, en quadruplant l'énergie éolienne en mer du Nord.

 

Nous construisons un centre d'hydrogène au cœur de l'Europe pour l'importation et le transit d'hydrogène vert, et nous cherchons des partenaires en Afrique et au Moyen-Orient pour faire équipe. La transition énergétique est un défi commun qui nécessite des réponses communes, au Nord comme au Sud. Et nous continuons à investir dans l'énergie nucléaire. Plus sûre qu'aujourd'hui. Avec moins de déchets qu'aujourd'hui.


Si nous voulons renforcer notre indépendance énergétique et tenir les promesses d'un monde vert et durable, nous aurons besoin de tout cela. La Belgique apporte des solutions et une expertise innovantes, avec des universités et des centres de recherche de premier plan au niveau mondial, qui nous aideront à changer et à nous adapter. C'est cet esprit, cette mentalité "can do", que nous apporterons à la COP27.


L'année dernière, dans cette salle, j'ai parlé des inondations meurtrières qui ont frappé mon pays. Cette année, avec de nombreux autres pays, la Belgique a de nouveau subi les effets du changement climatique et du réchauffement de la planète avec une sécheresse persistante qui a mis en danger l'eau potable et détruit les cultures.


La guerre en Europe ne doit pas nous faire détourner le regard des grands défis de notre temps. En premier lieu, le changement climatique. Nous ne pouvons pas laisser le bellicisme d'un autocrate nous détourner de notre agenda commun, des objectifs de développement durable. Un programme qui n'est pas devenu moins pertinent, bien au contraire.
Notre génération est confrontée à une tâche gigantesque. Mais je reste convaincu qu'avec nous, nous réussirons.

Pour détruire le progrès, il suffit d'un seul homme. C'est ce que nous avons appris cette année. Mais pour réaliser le progrès, il faut de nombreuses mains. Jamais auparavant, la coopération - la coopération internationale - n'a été aussi importante. En dépit de tous les obstacles, de toutes les douleurs et de tous les combats, nous avons aujourd'hui peut-être la plus grande chance que l'humanité ait jamais eue de créer une communauté inclusive, où chaque citoyen a son mot à dire. Où le progrès est réalisable pour tous. Saisissons cette opportunité au lieu de la détruire avec des bombes et de la haine.

 

Vos Excellences,
Mesdames et Messieurs,


Ceci m'amène à mon dernier point, un combat qui me tient à cœur. Le combat pour les droits de l'homme et la démocratie libérale. A la veille du 75ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, nous constatons que les droits de l'homme sont soumis à une pression croissante. C'est pour cette raison que la Belgique est candidate à un siège au Conseil des droits de l'homme pour les 23-25 ans.

Notre candidature reflète notre engagement en faveur du multilatéralisme et notre soutien à l'ordre international fondé sur l'état de droit et sur le respect des droits de l'homme, sans distinction.

Il est urgent de mettre davantage l'accent sur les droits de l'homme. Prenons par exemple les droits des femmes. Après des années de progrès constants, nous menons à nouveau une bataille difficile. Je suis écoeurée de voir le sort réservé aux femmes et aux filles en Afghanistan. Ce que nous craignions tous est devenu réalité. Malgré toutes les promesses, les femmes et les filles afghanes ont été systématiquement exclues de la vie publique au cours de l'année dernière. Les filles ne sont plus autorisées à aller à l'école. Elles sont contraintes de se marier à un âge où les enfants devraient encore jouer avec leurs amis. Leurs mères n'ont plus le droit d'aller travailler.


Mais comme l'a écrit une jeune femme afghane : "J'ai le cœur brisé, mais j'ai de l'espoir." Quand cette femme, dont les droits sont bafoués, n'abandonne pas, alors nous devons nous aussi continuer à nous battre. Car aller à l'école n'est pas un privilège, c'est un droit. Pour chaque enfant, pour les garçons et les filles. Le sommet "Transformer l'éducation" nous a clairement rappelé que nous devons continuer à nous battre pour l'accessibilité et la qualité de l'éducation pour tous.  Tout comme nous devons continuer à nous battre pour le droit des femmes à participer de manière égale à tous les domaines de la prise de décision et de la vie publique. Il n'y aura jamais de stabilité durable, et encore moins de paix, lorsque les femmes sont contraintes de s'effacer.


Les droits de l'homme ne sont pas les seuls à subir des pressions. La démocratie elle-même est visée. Les bombes et les missiles russes dirigés contre le peuple ukrainien visent également à provoquer des conflits dans d'autres pays. Tout récemment, il a été révélé que la Russie a dépensé 300 millions de dollars US pour influencer les fonctionnaires étrangers. Pour remplacer leur libre arbitre par celui de la Russie. Leurs propres intérêts par ceux de la Russie. Une nouvelle forme de colonisation. En Afrique par exemple, de plus en plus de pays deviennent des cibles et des victimes - comme au Sahel ou en Afrique centrale. Mais aussi en Europe, où Poutine finance ses marionnettes pour mener à bien son programme de division, de méfiance et de troubles.

Il organise des campagnes de désinformation, des cyberattaques et des interférences illégales dans des élections libres. Cela doit être clair : nous ne reculerons pas sur les principes démocratiques et les droits individuels. Nous ne permettrons pas aux chevaux de Troie russes de saper nos démocraties par la désinformation et la peur. Lorsque le combat pour la démocratie doit être menée, nous le ferons et nous nous lèverons.

 

M. le Président,
Un membre fondateur des Nations Unies, un membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU mène une guerre hybride contre la communauté internationale. Nous ne pouvons pas rester à l'écart. Nous ne pouvons pas détourner le regard. Nous devons protéger le peuple ukrainien. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour aider l'Ukraine à gagner cette guerre. Et nous le ferons.

Nous protégerons également notre propre peuple qui lutte pour chauffer sa maison et payer ses factures. Et nous travaillerons main dans la main avec le Sud. Telle est notre mission aujourd'hui. Pour des millions de personnes dans le monde entier, les Nations unies restent une lueur d'espoir - notamment pour les jeunes générations. Répondons à leur appel et agissons. Les gens comptent sur nous.

 

Je vous remercie"

 

Alexander De Croo, Premier ministre du Royaume de Belgique

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