06.07.22
17:25

Elisabeth Borne à l'Assemblée nationale française: un grand oral chahuté

Un hémicycle gonflé à bloc, quelques huées et invectives, pour un discours axé sur le "compromis" : c'est l'ambiance des grands jours mercredi à l'Assemblée nationale française pour la déclaration de politique générale d'Elisabeth Borne. Au moment du grand oral de 15H00, les places se font chères dans les tribunes, avec plusieurs centaines de journalistes présents. Pour la première fois classés par formation politique dans l'hémicycle, les députés - rarement masqués alors que les contaminations au Covid remontent en flèche - cherchent pour certains leur place à leur arrivée.

Dès les premiers mots de Mme Borne, la majorité est en soutien, mais aucun applaudissement ne retentit côté LFI et RN, et quelques huées se font entendre. Lorsqu'elle appelle les oppositions à "bâtir ensemble" des "compromis", faute de majorité absolue pour le camp présidentiel, quelques rires fusent.

Quand Mme Borne, veste fuschia sur robe noire, rend hommage aux soignants, les applaudissements nourris de la majorité sont brouillés par des claquements de pupitres et des "hypocrite!" qui fusent du côté de la coalition de gauche Nupes. "Pas de telles manifestations dans l'hémicycle", lance Yaël Braun-Pivet au Perchoir.

La cheffe de gouvernement est parfois interrompue, par exemple par la gauche sur le chômage: "c'est faux", "honte à vous"... 

Sur les réseaux sociaux, des critiques émergent. 

Avec France Travail, "la France est sauvée", ironise Jean-Philippe Tanguy (RN), tandis que Julien Odoul fustige sur Twitter "une Macronie insipide, déconnectée".

"A côté de ce que nous subissons actuellement, (Jean) Castex était un orateur enflammé! Pitié!!", dit sur la forme l'insoumis Alexis Corbière, qui pointe un "orage de truismes".

Le communiste Fabien Roussel voit, lui, "une ligne rouge franchie" sur les retraites, lorsque Mme Borne dit aux Français qu'ils devront "travailler progressivement un peu plus longtemps".

 

"Grand Cabaret"

En retour, l'élu Renaissance Karl Olive observe qu'"il aura fallu moins de huit minutes aux artistes de LFI pour confondre l’Assemblée nationale avec le Grand Cabaret de Patrick Sébastien". D'autres marcheurs s'émeuvent d'un manque de "respect des institutions".

Pendant une intervention de près de 1h30, la Première ministre fait front. Cette technicienne réputée tenace reconnaît qu'elle ne correspond "peut-être pas au portrait-robot que certains attendaient", et revendique de ne pas avoir "le complexe de la femme providentielle".

Trente et un ans après sa seule prédécesseure Edith Cresson, chahutée et moquée pour sa voix jugée trop fluette, Mme Borne, 61 ans, répète à maintes reprises le mot "ensemble". En gage de cette volonté, elle prend le soin de citer les noms des différents présidents de groupes politiques, à l'exception du RN et de LFI.

Sa déclaration de politique générale n'est pas conclue par un vote de confiance, non sollicité. Faute d'"autre choix" selon eux, l'alliance des gauches Nupes a déposé sa motion de censure, rebaptisée "motion de défiance", une demi-heure avant que Mme Borne ne prenne la parole.

Elle ne sera pas débattue avant vendredi après-midi au plus tôt, et possiblement en début de semaine prochaine, avec très peu de chance d'être adoptée.

En face du Palais Bourbon, des militants insoumis ont organisé à la mi-journée mercredi un petit happening avec une cérémonie de mariage fictive entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, pour dénoncer "l'enterrement du front républicain". 

 

Borne appelle à "bâtir ensemble" des compromis

La Première ministre française Élisabeth Borne a appelé les oppositions à "bâtir ensemble" des "compromis" pour répondre aux défis économiques ou climatiques, mettant en garde contre "le désordre et l'instabilité" lors de sa déclaration de politique générale à l'Assemblée nationale.

"Nous mesurons tous l’ampleur de la tâche: les Français à protéger, la République à défendre, notre pays à rassembler, la planète à préserver", a énuméré Mme Borne en ouverture d'un discours de 01H25, régulièrement interrompu sur les bancs de la gauche, qui avait peu auparavant déposé une motion de censure en signe de "défiance".

Tout en défendant le bilan social ou économique du premier quinquennat Macron, la Première ministre a assuré avoir entendu "le message" des électeurs qui ont privé le camp présidentiel d'une majorité absolue lors des législatives. "Par le résultat des urnes, ils nous demandent d'agir et d’agir autrement. Par leur message, ils nous demandent de prendre collectivement nos responsabilités", a détaillé Mme Borne, dont c'était le grand baptême de feu à l'Assemblée, avant le Sénat à 21H00.

Énumérant les défis qui se posent au pays (guerre en Ukraine, prix de l'énergie ou "urgence écologique") et appelant à reprendre le "chemin de l'équilibre" des finances publiques, Mme Borne a exhorté les députés à dépasser les clivages et à redonner "un sens et une vertu au mot compromis".

"Nous ne sommes peut-être pas d’accord sur toutes les solutions. Mais nous avons toutes et tous conscience de l'urgence et de la nécessité d’agir", a-t-elle dit. "Les Français nous demandent de nous parler plus, de nous parler mieux, et de construire ensemble", a-t-elle insisté.

La Première ministre a ainsi mis en garde contre tout blocage des institutions. "Face à de tels défis, le désordre et l'instabilité ne sont pas des options", a-t-elle mis en garde, déplorant que la vie politique ait été "trop longtemps (...) faite que de blocs qui s'affrontent". 

Rejetant tout statut de "femme providentielle", Mme Borne a assuré, souvent avec le sourire, ne pas être une "femme de grandes phrases et de petits mots", qui ont, selon elle, nourri "les postures, la défiance et la crise de notre démocratie". Parsemant son allocution de références à ses prédécesseurs à Matignon, Mme Borne a aussi invoqué sous de vifs applaudissements la mémoire de grandes figures féminines à qui "la République a ouvert la voie".

Sur le fond, la Première ministre a assuré que le projet de loi pour le pouvoir d'achat, qui sera présenté jeudi en Conseil des ministres, comporterait des mesures "concrètes, rapides, efficaces" contre l'inflation et  pour aider "les plus vulnérables".

 

Appel à réformer les retraites

Sur le climat, Mme Borne a plaidé pour des "réponses radicales" pour transformer nos manières "de produire, de nous loger, de nous déplacer, de consommer", tout en rejetant la voie de "la décroissance".

Elle a aussi annoncé son intention de renationaliser à 100% EDF, actuellement détenu à 84% par l’État, en affirmant que "la transition énergétique passe par le nucléaire".

Défendant une triple responsabilité (environnementale, budgétaire et fiscale), la Première ministre a appelé à mettre en œuvre des "solutions structurantes" pour l'hôpital et a également abordé le dossier explosif des retraites, mis en sommeil depuis la claque reçue par le camp présidentiel lors des dernières législatives.

"Notre pays a besoin d’une réforme de son système de retraite. Elle ne sera pas uniforme et devra prendre en compte les carrières longues et la pénibilité", a déclaré Mme Borne, avant de réaffirmer la volonté de l'exécutif de relever l'âge de départ à la retraite, chiffon rouge pour la gauche.

"Oui, nous devrons travailler progressivement un peu plus longtemps", a-t-elle assuré sans donner plus de précisions, déclenchant une bronca à gauche qui a alors brièvement interrompu son discours. 

Abordant le "combat de la sécurité", angle d'attaque récurrent de la droite et l'extrême droite, la Première ministre a promis la "fermeté" et apporté son soutien aux forces de l'ordre.

"Honte à ceux qui attaquent systématiquement nos policiers et nos gendarmes. Honte à ceux qui tentent de dresser les Français contre ceux qui les protègent", a-t-elle lancé, dans une allusion transparente au leader Insoumis Jean-Luc Mélenchon, qui avait accusé la police de "tuer".

 

Défiance

Peu avant le début du discours, les députés de la coalition de gauche de la Nupes avaient, comme annoncé la veille, déposé une motion de censure en signe de "défiance" à l'égard du gouvernement.

"En l'absence de vote de confiance", qui n'a pas été demandé par la Première ministre, "nous n'avons d'autre choix que de soumettre cette motion de défiance", justifient les groupes LFI, PS, écologiste et communiste, alliés dans la coalition Nupes, dans leur texte remis à la présidence de l'Assemblée nationale et transmis à la presse.

Craignant d'être renversée ou maintenue avec l'aide du RN, Mme Borne avait renoncé à ce vote, rejoignant ses sept prédécesseurs de gauche comme de droite qui avaient renoncé à solliciter la confiance lors de leur déclaration de politique générale.

La motion de censure, qui ne sera pas examinée avant vendredi et requiert un vote à la majorité absolue, n'a toutefois quasiment aucune chance d'être adoptée.

Le RN et ses 89 députés ont d'ores et déjà affirmé qu'ils ne s'y associeront pas. "On attend déjà que Mme Borne nous dise où elle veut emmener le pays", avait justifié un des porte-paroles du parti, Sébastien Chenu.

S’affichant en "formation responsable", le groupe LR ne joindra pas non plus ses voix à la motion de censure de la Nupes, car "l'objectif des Républicains n'est pas de réaliser un coup politique", selon la présidente par intérim du parti Annie Genevard.

Partager cet article

Partager cet article

En lien avec l'article