08.06.22
08:37

Un profil banal et un déblocage belge: plus de 20 ans de traque du "violeur de la Sambre"

Un profil "banal", un parcours haché, des investigations éparses: la traque du "violeur de la Sambre", jugé à partir de vendredi aux assises du Nord en France, a tourné en rond pendant vingt-deux ans avant d'être bouclée en quelques jours, grâce à la vidéosurveillance.

Décembre 1996, tribunal d'Avesnes-sur-Helpe. Saisie au départ de deux plaintes pour viol, au mode opératoire similaire, une juge d'instruction s'empare de l'enquête et voit les victimes se multiplier.

A Maubeuge, Saint-Remy-du-Nord ou Aulnoye-Aymeries, communes presque voisines alignées le long de la Sambre, des femmes et adolescentes sont agressées en pleine rue, généralement à l'aube, en hiver. Parfois, leur résistance ou l'arrivée d'un passant font fuir l'agresseur. Il laissera son ADN sur quelques scènes.

En deux ans, la juge recense une quinzaine de viols, agressions sexuelles ou tentatives. Les victimes décrivent sensiblement le même mode opératoire: elles sont attaquées par derrière, étranglées pour être entrainées à l'abri des regards, menacées. Certaines ont entraperçu une voiture, d'autres quelques détails physiques.

La PJ patrouille, surveille les axes stratégiques, effectue des dizaines de comparaisons d'ADN. Sans succès.

Type européen, brun, taille moyenne: "on avait un signalement banal, une voiture banale", et surtout "un ADN qui ne matchait pas", l'individu n'étant pas connu des services, se souvient Romuald Muller, directeur zonal de la police judiciaire de Lille qui a suivi l'enquête dès le départ.

 

"Puzzle" inextricable

"Une affaire en série, c'est comme un puzzle. A chaque fait réitéré, vous attrapez un élément supplémentaire et, petit à petit, vous vous rapprochez. Mais dans celle-ci, on récupérait toujours la même pièce", résume-t-il.

Autre difficulté: "une zone géographique d'action assez étendue, sans logique apparente", et le "manque de régularité" des faits, par rapport aux autres affaires sérielles, ajoute l'enquêteur. L'agresseur pouvait agir une dizaine de fois lors d'un même hiver puis rester inactif des mois, voire des années.

"La personne peut avoir déménagé, être écrouée, décédée... On a travaillé là-dessus, notamment les entrées en prison, étendu nos recherches au niveau national", relate M. Muller. "Les enquêteurs ne voulaient rien lâcher, avaient à cœur d'entretenir le dossier" pour éviter toute prescription.

Mais n'enregistrant plus aucun fait à partir de 1999, la juge clôt l'affaire en 2003, faute de piste exploitable.

Pourtant, le "violeur de la Sambre" sévit toujours. Plusieurs viols et agressions donneront lieu dans cette période à des enquêtes éparses.

Dont une série perpétrée à Louvroil, en 2002. "Trois victimes en quelques semaines dont une salariée de la ville", se souvient l'ancienne maire Annick Mattighello.

 

"Mentalités pas prêtes"

"J'ai compris qu'un prédateur rodait, j'ai organisé une conférence de presse pour alerter la population". Mais police et parquet "m'ont accusée d'entraver l'enquête", assurant que "j'allais le faire fuir", déplore Mme Mattighello.

"Personne n'avait fait le lien" avec l'instruction de 1996, estime-t-elle, regrettant que "plusieurs portraits robots existants" n'aient "jamais été diffusés". Publier les "quatre portraits robots, différents les uns des autres" successivement établis, aurait été "contre-productif pour l'enquête", objecte M. Muller.

Quand l'agresseur fuyait sans parvenir à ses fins, certaines plaintes "restaient au niveau du commissariat", observe une avocate, Me Sandrine Billard, dont deux clientes estiment avoir été mal prises en charge. Elles seront recontactées 20 ans plus tard.

"Les moyens n'étaient pas non plus les mêmes à l'époque et on n'accordait pas forcément autant de crédit à la parole des victimes qu'aujourd'hui", relève aussi Me Fanny Bruyerre, avocate de neuf parties civiles. "Certaines se sont senties +pas crues+", pointe-t-elle.

Pour Me Emmanuel Riglaire, conseil de deux plaignantes, "l'organisation à l'époque du système judiciaire n'a pas aidé" à établir des liens, les affaires étant traitées par des magistrats non-spécialisés, changeant régulièrement, dans un territoire "divisé en plusieurs zones de compétences".

Dino Scala, finalement mis en cause en février 2018, a enfin "bénéficié du fait que la mentalité française, au début des années 2000, n'était pas prête à l'idée qu'il existait des criminels en série", juge l'avocate de trois femmes, Me Caty Richard.

Le logiciel d'analyse criminelle SALVAC (système d'analyse des liens de la violence associée aux crimes), dont l'équivalent américain existait depuis 1985, n'a par exemple "été implanté en France qu'en 2003".

 

Déblocage belge

Côté policiers, cette enquête est "restée un fil rouge", assure toutefois le directeur de la PJ.

En 2006, après une série d'agressions similaires en Belgique et un croisement des données des deux pays, l'enquête est rouverte. La police va alors exhumer des archives plusieurs dizaines de plaintes non élucidées remontant jusqu'à 1988.

Une trentaine seront officiellement rattachées à la procédure en 2019 pour aboutir à un total de 56 parties civiles, dont huit belges.

Vérifications, recoupements, auditions: "les enquêteurs ont fait un travail de fourmi", assure M. Muller. Un millier de procès verbaux seront établis en 20 ans.

En février 2018, l'affaire se débloque enfin. Un "bulletin quotidien" envoyé par la police belge interpelle un agent du Sirasco (service d'information, de renseignement et d'analyses stratégiques sur la criminalité organisée). Une agression "tôt le matin, par l'arrière". Cette fois, une Peugeot 206 et "un début de plaque" apparaissent sur une vidéosurveillance.

Après plusieurs jours de recherches intenses, Dino Scala, ouvrier et père de famille de 57 ans, sera arrêté le 26 février, à la stupeur de son entourage.

"S'il a sévi longtemps, c'est aussi parce que c'est un manipulateur" qui "a fait en sorte qu'on ne voie pas son visage", a "fait évoluer son mode opératoire" et "dissimulé sa vraie nature", tranche Me Caty Richard.

Pour l'avocate de l'accusé Me Margaux Mathieu, au contraire, "il n'y a pas +une+ vraie nature chez lui, mais deux", ce qui lui a permis d'échapper longtemps au soupçon.  

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