18.05.22
15:05

Pourquoi la Turquie complique l'adhésion de la Suède et la Finlande à l'Otan

L'opposition de la Turquie à l'adhésion de la Suède et de la Finlande à l'Otan devrait pouvoir se régler avec un mélange de concessions et de pressions sur Ankara, selon des analystes, mais l'hypothèse d'un blocage complet ne peut être exclue.

 

La Turquie peut-elle bloquer l'entrée de la Suède et de la Finlande?

L'unanimité est nécessaire pour entamer les discussions d'adhésion dans l'Otan et chaque pays membre doit aussi ratifier l'accord au niveau parlementaire, donnant de fait un droit de veto à chacun des 30 membres actuels.

Membre de l'Otan depuis les premières années de l'organisation (1952), la Turquie peut donc en théorie bloquer l'entrée des deux pays nordiques. 

Après avoir affirmé mardi qu'il ne "céderait pas", son président Recep Tayyip Erdogan a appelé mercredi les membres de l'Otan à "entendre" ses "inquiétudes".

Réunis à Bruxelles mercredi matin à l'occasion de la remise officielle des candidatures suédoise et finlandaises, les ambassadeurs des pays de l'alliance n'ont pas réussi à s'accorder sur le lancemement immédiat des discussions d'adhésion, du fait de l'opposition turque.

De nombreux bras de fer de ce type ont opposé la Turquie et l'Occident ces dernières années, et Ankara n'en est pas toujours sorti vainqueur, rappellent les analystes.

Pour Paul Levin, directeur de l'Institut des études turques à l'université de Stockholm, il est toutefois probable qu'un accord soit trouvé.

"Dans un dossier aussi stratégique, je mise sur le fait que la Suède fera des concessions et que d'autres pays de l'Otan contribueront en mettant de la pression sur la Turquie et en leur donnant quelques carottes", dit-il.

Mais un blocage complet "ne peut pas être exclu, notamment parce que la question du PKK est tellement sensible pour tant de Turcs", selon lui.

 

Qu'est ce qui pose problème à la Turquie?

Avec surtout la Suède dans le viseur, les critiques turques se concentrent sur l'attitude des deux pays sur la question des groupes kurdes. Principalement le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mais aussi des mouvements armés kurdes en Syrie combattus par la Turquie.

Considéré comme "une organisation terroriste" par Ankara, le PKK l'est aussi par un grand nombre de pays dont les Etats-Unis et l'Union européenne - Suède et Finlande comprises.

Mais les lois antiterroristes suédoises ne sont pas aussi étendues qu'en Turquie, "elles sont mêmes à l'autre bout du spectre", note Paul Levin, directeur de l'Institut des études turques à l'université de Stockholm.

"Par exemple, il n'est pas interdit d'être membre ou d'agiter un drapeau d'une organisation terroriste", souligne-t-il, ce qui permet l'organisation régulières de manifestations pro-PKK dans les rues de Stockholm.

La Turquie reproche aux deux pays de rejeter ses demandes d'extradition de membres d'"organisations terroristes".

L'agacement turc sur le PKK s'est étendu ces dernières années à des signes de soutien suédois aux groupes armés kurdes en Syrie, comme la milice anti-Etat islamique des Unités de protection du peuple (YPG).

Avec d'autres pays européens, les deux pays ont interdit les exportations d'armes vers la Turquie en octobre 2019, en représailles d'une offensive turque dans le nord de la Syrie.

Ankara, qui reproche à Stockholm d'avoir été en pointe sur ces mesures, ne veut pas voir entrer dans l'Otan des pays ayant pris des "sanctions" contre la Turquie, selon M. Erdogan.

 

Que veut Ankara?

Outre le règlement des querelles avec la Suède sur les Kurdes, le président turc Erdogan peut espérer obtenir des contreparties d'armement américain voire soigner sa popularité intérieure ou adresser un signal favorable à la Russie, avec qui il entretient des rapports complexes, selon les analystes.

"Erdogan est un dirigeant habitué aux transactions dans les liens de la Turquie avec l'Occident, et il essaie je pense de faire d'une pierre plusieurs coups, pas juste de forcer la Suède à bouger sur le PKK", analyse Soner Cagaptay, directeur des recherches sur la Turquie au Washington Institute. 

Le dossier de l'exportation d'avions de combat américains vers la Turquie est cité régulièrement comme une piste de solution.

L'achat de missiles russes sol-air S-400 par la Turquie en 2019 avait entrainé son exclusion du programme du F-35 américain. 

Un déblocage pour ce fleuron de l'aviation américaine semble improbable mais des discussions ont eu lieu ces dernières semaines sur un accord d'exportation et de modernisation pour un avion de précédente génération, le F-16. 

Le Parlement américain doit toutefois donner son accord et ce qui pourrait être perçu comme un chantage risque d'agacer des élus à Washington, selon les analystes.

"Je ne pense pas que le gouvernement turc puisse obtenir quelque chose de considérable à l’issue de ces négociations", estime Zeynep Gürcanli, éditorialiste au quotidien turc Dünya, selon qui Ankara agit "de façon maladroite" en multipliant les déclarations publiques.

De nombreux bras de fer de ce type ont opposé la Turquie et l'Occident ces dernières années, et Ankara n'en est pas toujours sorti vainqueur.

Dans les années 1990, le pays avait menacé de bloquer l'élargissement de l'Otan à des pays d'Europe de l'est, dans le but à l'époque de faire avancer sa candidature à l'Union européenne.

En 2009, Ankara avait tenté d'empêcher le Danois Anders Fogh Rasmussen de prendre la tête de l'Otan.

En 2019, dans un autre conflit lié notamment à la Libye et aux YPG kurdes, la Turquie avait cette fois obtenu des postes plus importants au sein de l'Otan.

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