22.02.22
12:02

Lee Jae-myung, l'ancien enfant ouvrier qui vise la présidence de la Corée du Sud

De "Squid Games" à "Parasite", les inégalités en Corée du Sud sont une source d'inspiration fertile pour la fiction, mais surtout un grave problème national que Lee Jae-myung, un ancien enfant ouvrier élevé dans la misère, espère résoudre s'il est élu président

M. Lee, candidat à la présidentielle du 9 mars pour le Parti démocrate, la formation de gauche au pouvoir en Corée du Sud, a arrêté l'école à 11 ans pour rejoindre l'usine et a été rendu infirme par un accident du travail à 13 ans, avant de s'élever dans l'échelle sociale à la force du poignet.

Fait rarissime dans un pays où l'origine sociale est une obsession nationale, M. Lee cultive son propre conte de fées d'enfant de la classe ouvrière devenu dirigeant politique pour persuader les Sud-Coréens qu'il saura résoudre leurs problèmes, des prix exorbitants du logement à la croissance en berne, en passant par le fort taux de chômage chez les jeunes.

Du revenu universel de base aux traitements contre la chute des cheveux subventionnés, le programme de Lee Jae-myung regorge de mesures plus ou moins iconoclastes pour renforcer l'Etat-providence. Des idées que le candidat présente comme le fruit de la pauvreté qu'il a vécue dans sa jeunesse.

"Vous pouvez plaindre les gens qui grelottent dehors dans le froid tout en restant assis dans votre salon chauffé", explique M. Lee dans un entretien "Mais vous ne pourrez jamais vraiment comprendre leurs souffrances".
L'opposition qualifie ses propositions de populistes. Elle l'accuse "d'acheter des voix" et de vouloir "ensevelir la prochaine génération sous les dettes".

Jusqu'à présent toutefois, ce sont surtout les coups bas et les scandales qui dominent la campagne. M. Lee a été critiqué pour une transaction immobilière douteuse, des rumeurs lancinantes lui prêtent des liens avec la mafia et son épouse a été accusée d'avoir illégalement utilisé de l'argent public.


Enfant riche, enfant pauvre

L'an dernier, son équipe de campagne avait publié deux photos. L'une montrait un jeune Lee Jae-myung hirsute et flottant dans un costume miteux. L'autre montrait Yoon Suk-yeol, le candidat du Parti du pouvoir au peuple (PPP, droite), en noeud papillon alors qu'il était adolescent.

Ce contraste entre Yoon, l'enfant riche, et Lee, dont les parents survivaient en faisant des ménages, semble séduire certains électeurs de gauche. "Seuls ceux qui ont connu la faim comprennent les larmes des gens ordinaires", affirmait ainsi une pancarte lors d'un meeting à Cheongju (centre).

Cela suffira-t-il à faire de M. Lee le prochain président? Pour le moment, les deux candidats sont au coude-à-coude. Le 16 février, un sondage donnait à M. Yoon un demi-point d'avance sur son rival. Les trois débats télévisés qui les opposeront avant le scrutin pourraient s'avérer déterminants.

Même si quelques dirigeants, comme l'ancien président Roh Moo-hyun, sont issus de milieux modestes, la classe politique sud-coréenne est dominée de façon écrasante par la prospère bourgeoisie et ses réseaux d'influence. Il n'existe aucun précédent, en Corée du Sud, d'un ancien enfant ouvrier ayant grimpé aussi haut que Lee Jae-myung, affirme Lee Sang-don, un ancien député qui avait enseigné le droit au futur candidat dans les années 1980.


Ouvriers battus

Lee Jae-myung, 57 ans, démarre sa vie professionnelle à 11 ans dans une fabrique de gants. "C'était une époque répressive. Les patrons portaient l'uniforme militaire et battaient les jeunes ouvriers", se souvient-il. "J'ai réalisé que je n'échapperais aux bastonnades qu'en devenant cadre, et pour cela il me fallait un diplôme".

A 13 ans, son bras reste coincé dans une presse: il reste handicapé à vie. Après avoir songé au suicide, il commence à fréquenter les cours du soir, puis la faculté de droit. Il devient avocat, spécialiste des droits humains, et entre en politique en 2010. En 2018, il est élu gouverneur de la province de Gyeonggi, la plus peuplée du pays, qui englobe toute la banlieue de Séoul.

En 2019, alors que la question des inégalités est devenu un sujet de préoccupation majeure dans la société sud-coréenne, il se fait remarquer en distribuant une allocation de base aux jeunes de sa province. Il instaure également la gratuité des uniformes scolaires et des soins pour les femmes enceintes. En 2020, au début de la pandémie, il crée le premier fonds d'aide du pays et distribue directement du cash à ses administrés.

M. Lee a promis d'étendre à tout le pays le revenu universel de base qu'il a instauré dans sa province et d'allouer un million de wons (735 euros) par an à chaque Sud-Coréen adulte.

"J'ai dû travailler à l'usine parce que je ne pouvais pas me payer l'école", justifie-t-il. "J'ai échappé à la pauvreté, mais beaucoup autour de moi sont encore englués dedans. Je veux changer le système".

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