09.02.22
19:08

"Je n'ai tué personne, je n'ai blessé personne", Abdeslam affirme avoir renoncé à "enclencher" sa ceinture explosive

Au procès du 13-Novembre, Salah Abdeslam affirme avoir renoncé à "enclencher" sa ceinture explosive.

"Les personnes qui n'ont tué personne, on ne peut pas les condamner comme si on avait les têtes de l'Etat islamique, ce n'est pas possible", a-t-il déclaré, "en vérité, on se dit +j'aurais dû l'enclencher ce truc+ (..), on se dit +est-ce que j'ai bien fait de faire marche arrière ou j'aurais dû aller jusqu'au bout+?".

"Je n'ai tué personne et je n'ai blessé personne", a affirmé mercredi Salah Abdeslam, le principal accusé du procès des attentats du 13-Novembre, au début de son premier interrogatoire sur le fond du dossier, cinq mois après l'ouverture de l'audience.  "Même une égratignure, je ne l'ai pas faite" a ajouté le Français de 32 ans, dans une déclaration spontanée à la cour d'assises spéciale de Paris, avant que celle-ci n'entame son interrogatoire. Il ajoutera quelques heures plus tard ne pas "être un danger pour la société".

Resté quasi mutique pendant les cinq ans d'enquête, le principal accusé au procès des attentats du 13 Novembre, Salah Abdeslam, est interrogé mercredi sur le fond du dossier, pour la première fois depuis l'ouverture du procès début septembre.

Début novembre, pendant son interrogatoire dit "de personnalité", il avait accepté de répondre à la plupart de questions, et décrit sa vie "simple" d'avant, sans pour autant s'épancher.

Une expertise psychiatrique réalisée peu après - et sur laquelle la cour reviendra ultérieurement - a estimé qu'il convenait "d'éliminer formellement toute maladie mentale" chez Salah Abdeslam.

S'il "n'a exprimé aucun regret" et récite "comme un perroquet" les mêmes arguments que tous les "sujets radicalisés", sa "personnalité antérieure ne semble pas avoir été totalement enfouie", ont jugé les experts.

Parfois virulent au début, Salah Abdeslam a ensuite "joué le jeu" du procès, s'accordent à dire les parties civiles. Avec pour exception une absence du box pendant plusieurs semaines - avec certains de ses coaccusés - pour protester contre l'absence physique à la barre des enquêteurs belges.

A l'audience, autant son "pote" Mohamed Abrini ("l'homme au chapeau des attentats de Bruxelles") est expressif dans le box, autant Salah Abdeslam ne laisse rien transparaître quand on parle de lui. 

Tout juste avait-il baissé la tête quand la femme d'un de ses coaccusés avait fondu en larmes pendant son audition. "Cette personne-là (Salah Abdeslam), elle m'a aussi volé une partie de ma vie", avait craqué la femme de Mohammed Amri, l'ami qui a pris sa voiture la nuit des attentats pour ramener le "dernier homme" du commando à Bruxelles.

 

Faire la lumière sur ses motivations et son rôle


Pour ce premier interrogatoire, prévu sur deux jours, le seul membre encore en vie des commandos qui ont fait 130 morts à Paris et Saint-Denis (banlieue parisienne) ne sera questionné que sur la période antérieure à septembre 2015. Les principales énigmes en suspens le concernant - quelle était sa mission exacte, a-t-il renoncé à actionner sa ceinture d'explosifs - devront donc attendre les prochains interrogatoires ; plusieurs autres sont prévus.

La cour d'assises spéciale de Paris va pour l'heure s'intéresser au basculement dans la radicalité du Français de 32 ans, lui qui avait la réputation d'un "fêtard", adepte des casinos et des boîtes de nuit. Les trois témoins (la mère, la soeur et l'ex-compagne de Salah Abdeslam) ne
viendront pas aujourd'hui à l'audience pour témoigner.

 

"L'Etat islamique, je les soutiens"

Dès le début de son interrogatoire,  Abdeslam a de nouveau justifié son appartenance au groupe Etat islamique. "Moi, je suis pour l'Etat islamique, je vois comment Bachar El-Assad, traite son peuple, tue des enfants, des innocents. Moi, l'Etat islamique, je les soutiens, je les aime", a-t-il déclaré, chemise blanche, les mains croisées devant lui.

 

"On n'a cessé de me calomnier"

"Je vous avoue que j’hésite encore à savoir si je dois répondre aux questions aujourd’hui," a déclaré le Molenbeekois. "Je tenais à dire que je n’ai tué personne et que je n’ai blessé personne. Même une égratignure, je ne l’ai pas faite. C’est important. On n’a cessé de me calomnier. Calomniez, calomniez, conseillait Voltaire, il en restera toujours quelque chose. Pour moi, c’est important de vous le dire Monsieur le Président. Je constate que dans les affaires de terrorisme, les peines qui sont prononcées sont extrêmement sévères à l’égard de personnes qui parfois n’ont pas tué."

"Je comprends que la justice veuille faire des exemples de moi et d’autres personnes. On envoie aussi un autre message. A l’avenir, quand il y aura un individu qui va se retrouver quelque part avec une valise d’explosifs et qui va vouloir faire marche arrière, lui saura qu’il ne pourra pas penser à ça car on ne le lâchera pas. On va le pourchasser et l’humilier comme je le suis aujourd’hui. Il y a un message que vous envoyez quand vous punissez des personnes qui n’ont pas tué et qui ont fait marche arrière."

 

"Combattant de l'EI"

"On a beaucoup parlé de mon adhésion à l’Etat Islamique. On ne peut pas nier que j’ai un parcours de combattant." C’est bien de l’admettre répond le Président. "J'ai soutenu dès que j’ai entendu parlé de l'EI. Pour moi, le monde occidental impose son idéologie et ses valeurs au reste du monde. Elles prennent le dessus sur les valeurs islamiques dans les pays musulmans. Il y a des bases militaires américains et autres là-bas. C’est une humiliation. L’EI combat pour que la sharia soit établie sur Terre. Je le rejoins. L’armée syrienne libre combat pour la démocratie. L'EI combat pour établir l’ordre islamique. On parle là de la Syrie et de l’Irak. L’islam triomphera de gré ou de force. C’est la religion de Dieu, et Dieu va finir par triompher."

"Je ne dirais pas que j’ai envisagé de partir en Syrie mais cela m’a traversé l’esprit, cela m’est passé par la tête. Les choses se sont faites étape par étape. On peut faire un kamikaze en 24 heures. Ca peut aller très vite. Ce n’est pas forcément nécessaire de passer par beaucoup d’éléments. Quand j’avais 20 ans, je voulais aller en Palestine par exemple. Avec le temps, je n'y suis pas allé. Ma situation ne me permettait pas de le faire. C’est la même chose pour la Syrie. J’ai eu cette idée, mais après c’est passé."

"Au départ je soutiens l’EI mais je ne fais rien pour eux. En 2012 ou 2013, je trouve que la cause est légitime, mais je n’ai pas cette connaissance religieuse. Je suis musulman, j’ai été élevé et on m’a appris l’aspect spirituel, mais pas le côté politique et militaire. On met de côté ces aspects là en Europe. Je situerais mon allégeance au moment où mon frère a fait le départ vers la Syrie et qu’il est revenu. Il ne m’a rien dit et il a ensuite été arrêté. J’ai été auditionné, et on m’a libéré. Je pensais qu’il était juste allé en Turquie. Après quelques mois, il m’a expliqué qu’il était allé en Syrie et il m’a dit ce qu’il a vu. On lui a dit qu’on allait le contacter pour lui donner des missions. Il ne savait pas que c’était pour des attentats, etc. On lui a dit qu’il sera plus utile en Belgique le moment venu. Qui l’a contacté? Je ne sais pas."

A quel moment prêtez-vous allégeance à l'EI, demande le Président. "48 heures avant les attentats" répond Abdeslam.

 

"On vous rappellera plus tard comme dans les intérims"

Interrogé sur le voyage de Brahim Abdeslam en Syrie:  "Brahim ne m’a pas raconté ce qu’il a fait. Il a juste parlé des bombardements. Il m’a dit que : Il lui ont dit de revenir en Belgique et quand ils auront besoin de lui ils vont le contacter, mais de ne pas rester en Syrie. Les bombardements étaient trop intenses. On vous rappellera plus tard comme dans les intérims. Une annonce et on vous rappellera plus tard. Il m’a dit qu’il n’avait pas vu Abaaoud. Après mon frère va me demander des choses et je vais les faire."

Abdeslam a également nié connaître Oussama Attar et les frères El Bakraoui, les deux kamikazes de Bruxelles, contrairement à ce que laisse envisager des éléments du dossier. 

 

"On verra ça plus tard"

Sur Abdelhamid Abaaoud, Abdeslam ne s'est, encore une fois, pas montré très loquace. "C’était mon meilleur ami. Mais il n’avait rien dit. Quand j’ai décidé de travailler pour l’EI je n’ai rien dit à mes amis. Tout ce que Abaaoud a fait en Syrie. Je ne connais rien. Je n’en ai pas eu l’envie et pas les moyens de le demander." "Vous ne l’avez revu que le 12 novembre?" demande le président. "On verra ça plus tard." rétorque l'accusé.

 

"Ce sont des guerriers"

"J’ai des trous noirs parfois. J’ai aussi oublié. La mission a été organisée à Raqqa. C’est pas un truc qui s’est fait comme ça du jour au lendemain. Ce sont des guerriers. Ceux qui sont au-dessus sont expérimentés. Ils ont vu que c’était nécessaire de prendre des personnes et de les renvoyer vers l’Europe en les laissant là-bas quelques temps. Au départ, les gens ne se connaissaient pas. On était pas toujours au courant que lui ou l’autre est parti. On s’est rejoint à la fin. Chacun avait son petit secret. C’était des soldats de l’EI et tout le monde s’est rassemblé. L’EI quand il donne des missions ils font en sorte de ne pas donner des informations pour la sécurité des personnes et de la mission."

Road Trip

La cour revient sur le programme du jour et cherche à en savoir plus sur un mystérieux et très court voyage en Grèce à l'été 2015 de Salah Abdeslam et l'un de ses coaccusés, où ils auraient pu rencontrer des responsables de la cellule jihadiste.

Salah Abdeslam conteste, parle de "road trip". "On s'est arrêté en Italie, on a mangé des pâtes, on est allé en Grèce, on a visité plusieurs îles et voilà", continue-t-il sous le regard circonspect du président.

L'accusé persiste. "Vous, vous pensez que tout est lié à l'Etat islamique, mais il y a aussi une vie sociale à côté".

L'interrogatoire se poursuit avec les questions de l'accusation, des parties civiles et de la défense.

Pol Loncin

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