09.02.22
19:29

Du sexisme ordinaire dans l'enseignement supérieur, la carte blanche d'une centaine d'acteurs du secteur

"Qui imaginerait qu’à l’université circulent des vidéos pornographiques truquées, qui mettent en scène une autorité via un montage grossier ?"

Une centaine de signataires provenant de l’enseignement supérieur francophone et néerlandophone signent une carte blanche pour dénoncer le sexisme ordinaire présent dans l’enseignement supérieur, et de manière plus large, toutes formes de harcèlement et de violences sexuelles.
 

La carte blanche:

"Qui imaginerait qu’à l’université circulent des vidéos pornographiques truquées, qui mettent en scène une autorité via un montage grossier ? Que dans ce monde en apparence si policé, un professeur émette publiquement le souhait qu’une étudiante, manifestement à son goût, participe au souper de cours à venir ? Qu'une membre du personnel de l'université soit poussée à démissionner de ses fonctions afin de ne plus être confrontée au harcèlement de son supérieur hiérarchique, à défaut que l'institution ait pu donner une réponse satisfaisante à ses plaintes ? Peut-être ces exemples, réellement vécus, vous étonnent-ils. À moins que, cinq ans après #MeToo et bientôt un an après #Balancetonfolklore, vous ayez pris la mesure du problème.

 

Le sexisme au quotidien

Si tout le monde ou presque aujourd’hui s’accorde à dénoncer les violences sexistes et sexuelles, il reste difficile de s’attaquer à ses fondements : le sexisme ordinaire. On s'insurge aujourd’hui face à une main aux fesses, mais les commentaires déplacés sur une tenue ou sur le physique continuent d’être banalisés. Et qui dit banalisation, dit déni. « Il demande si vous avez vos règles ? Mais c’est pour rigoler ! ». « Il vous dit que vous êtes jolie dans votre robe et que ça met vos formes en valeur ? Mais ce sont des compliments, vous devriez être contente ! ». « Il vous demande si vous êtes célibataire ? C’est plutôt flatteur, non ? ».

Sauf que ces remarques en apparence anodines constituent bel et bien du harcèlement sexiste et sexuel, et ont un impact considérable sur la santé mentale des personnes concernées, en grande majorité des femmes (avec des effets tels que l’anxiété, la dépression, l’abandon des études, etc.). À l’université comme sur d’autres lieux d’étude et de travail, le problème se pose à de nombreux niveaux : parce que les victimes elles-mêmes ou témoins ont parfois intériorisé cette banalisation ou ont peur des représailles si elles parlent ; parce que les personnes "de confiance" censées recueillir les plaintes ne bénéficient pas suffisamment de ressources ; parce que la portée de ces propos pourtant destructeurs est encore trop souvent minimisée, par ceux qui disent y voir chez les femmes concernées une fragilité excessive, voire un manque de sens de l’humour. Cinq ans après #MeToo, le harcèlement sexuel reste la faute de la victime.

 

Renforcer le cadre légal

L’ambivalence du cadre légal n’aide pas : la principale législation qui protège contre le harcèlement moral et sexuel au travail, la loi « bien-être » du 4 août 1996, n'est pas parfaitement alignée sur la directive européenne 2006/54 du 5 juillet 2006 (relative à la mise en œuvre du principe de l’égalité des chances et de l’égalité de traitement entre hommes et femmes en matière d’emploi et de travail), et la loi « genre » du 10 mai 2007 recoupe en partie la loi de 1996, en assimilant le harcèlement sexuel à une forme de discrimination.

Ce cadre présente encore certaines lacunes: pour mieux protéger les victimes de harcèlement, le Code droits des femmes élaboré par l’ASBL Fem&L.A.W. recommande notamment que la protection des employé·es harcelé·es ne soit plus conditionnée à l’introduction préalable d’une demande formelle d’intervention psychosociale en interne. D’autant plus que les conseiller·es en prévention sont, comme les personnes de confiance, peu formé·es sur ces questions.

Dans le secteur de l’enseignement supérieur plus spécifiquement, des recommandations ont également vu le jour. Ainsi, en mai 2021, l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur) adoptait un avis sur les « Mesures de lutte contre la violence et le harcèlement dans l’enseignement supérieur », proposant notamment que le décret "Paysage" de 2013 fasse figurer la lutte contre le harcèlement et les violences parmi les buts de l'enseignement supérieur, que cet objectif figure dans le règlement des études et des examens, et que certaines garanties entourent le suivi des signalements et des plaintes.

En septembre 2021, la Fédération Wallonie-Bruxelles publiait une circulaire relative à la « Prévention et lutte contre le harcèlement et les violences sexuelles au sein des établissements d’enseignement supérieur et de promotion sociale » pour rappeler aux établissements et pouvoirs organisateurs leurs missions et le cadre légal dans ce contexte, ainsi que les services d’aide à disposition des victimes et des auteurs dans la Communauté française.

Plus récemment encore, le 13 octobre dernier, le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a adopté une résolution visant à prévenir et lutter contre le harcèlement des étudiantes et des étudiants dans les établissements d'enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

 

De la parole aux actes

Il faut aller plus loin. Le harcèlement sexuel est une grave atteinte à la dignité des personnes qui le subissent et à leurs droits fondamentaux. Nous, professeur·es, scientifiques, membres du personnel administratif et technique et étudiant·es, demandons que les établissements d’enseignement supérieur fassent, dans les faits et non plus seulement dans les discours, de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles une priorité. L’ensemble de la communauté universitaire (et non seulement les personnes "de confiance" désignées au sein des institutions et les autorités) devrait suivre une formation sur le continuum des violences et la place qu’y occupe le sexisme ordinaire. L'accompagnement des victimes devrait inclure une protection de celles-ci, ainsi que des témoins, contre toute forme de représailles ou d'intimidation. Enfin, les établissements d’enseignement supérieur devraient interagir dans ce cadre avec les instances indépendantes en charge de la lutte contre les discriminations que sont UNIA et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, notamment dans le cadre d’éventuelles procédures disciplinaires qui pourraient être prises à l’égard de membres du personnel concerné·es.

Il est temps de sortir du déni : pour que les violences sexistes et sexuelles cessent d’être un autre « Don’t Look Up »."

Parmi les signataires et auteurs de cette carte blanche:

  • Françoise Tulkens, professeure émérite UCLouvain et ancienne vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’homme
  • Vanessa De Greef, professeure ULB et vice-présidente de la Ligue des droits humains
  • OIivier De Schutter, professeur UCLouvain
  • Bruno Humbeeck, chargé de recherche UMONS
  • Petra Meier, professeure Universiteit Antwerpen
  • Laurence Rosier, professeure ULB et conseillère à la politique de genre

Partager cet article