01.02.22
06:26

Aung San Suu Kyi ou le destin tumultueux de la Birmanie

Aung San Suu Kyi, tenue au secret depuis un an, incarne le destin tumultueux de la Birmanie: icône de la démocratie, puis paria à l'international avec le drame des Rohingyas, elle est redevenue la victime des généraux.

Renversée le 1er février 2021, condamnée depuis à six ans de prison, l'ex-dirigeante de 76 ans risque plusieurs décennies de détention. 

La prix Nobel a passé près de 15 ans en résidence surveillée sous les précédentes dictatures militaires. 

Confinée dans sa maison au bord d'un lac à Rangoun, elle s'adressait à des centaines de partisans réunis de l'autre côté de la clôture de son jardin.

Aujourd'hui, sa situation est radicalement différente. 

Assignée à résidence dans la capitale Naypyidaw, ses contacts avec l'extérieur se limitent à ses avocats.

La junte, décidée à la faire définitivement taire, l'a inculpée d'une multitude d'infractions (violation d'une loi sur les secrets d’État, corruption, fraude électorale...); beaucoup de proches ont été arrêtés, condamnés parfois à de lourdes peines.

"Je ne crois pas en l'espoir, je ne crois que dans le travail (...) L'espoir seul ne nous mène nulle part", confiait-elle à l'AFP en 2015.

Quelques mois plus tard, son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), remportait un scrutin historique, la propulsant à la tête de l'exécutif.

Une position qu'elle aurait dû conserver après le triomphe de la LND aux législatives de 2020, si les généraux n'en avaient pas décidé autrement.

 

- "Fille de mon père" -

 

Sa vie a toujours côtoyé le drame. En 1947, son père, héros de l'indépendance, est assassiné. Elle n'a que deux ans et vit ensuite en exil en Inde et en Grande-Bretagne.

Elle y mène la vie d'une femme au foyer, mariée à un universitaire d'Oxford, Michael Aris, avec qui elle a deux enfants.

En 1988, rentrée en Birmanie au chevet de sa mère, elle surprend tout le monde en décidant de s'impliquer dans le destin de son pays, en pleine révolte contre les militaires.

"Je ne pouvais pas, en tant que fille de mon père, rester indifférente", lance-t-elle dans un discours resté célèbre.

La répression fait quelque 3.000 morts, mais marque la naissance de l'icône pour tout un peuple écrasé par la dictature.

Autorisée à former la LND, elle est placée en résidence surveillée et assiste, enfermée, à la victoire de son parti aux élections de 1990, un résultat que la junte refuse de reconnaître.

En 1991, Suu Kyi reçoit le prix Nobel de la paix mais ne peut se rendre à Oslo. Elle attendra plus de 20 ans pour venir chercher la récompense. 

Quelques années plus tard, son mari, resté au Royaume-Uni, meurt d'un cancer sans qu'elle puisse lui dire adieu.

Elle est finalement libérée en 2010 et entre au Parlement deux ans plus tard dans la foulée de l'autodissolution de la junte. La victoire de son parti en 2015 lui donne les clés du gouvernement.

Rupture à l'international 

Rapidement, l'image de l'icône se brise à l'international.

Certains reprochent sa conception autocratique du pouvoir, piégée par sa "position de quasi-princesse adulée dans son pays", commente le politologue Nicholas Farrelly. 

Elle est aussi obligée de composer avec les militaires toujours puissants. 

En 2017, quelque 750.000 musulmans rohingyas fuient les exactions de l'armée et de milices bouddhistes, un drame qui vaut à la Birmanie d'être accusée de "génocide" devant la Cour internationale de Justice.

Suu Kyi ne condamne pas les généraux. Pire, elle défend en personne son pays devant la Cour, niant "toute intention génocidaire". 

Mais la nouvelle victoire de son parti aux législatives de 2020 inquiète les militaires. Elle est renversée.

Enfermée, réduite au silence, "Mère Suu" a peu d'influence sur la Birmanie d'aujourd'hui. 

"Nous ne nous battons pas pour elle, mais pour la liberté de tout un peuple", relève Naw Susanna Hla Hla Soe, ministre des Femmes et de la Jeunesse dans le gouvernement de résistance mis en place contre la junte.

De nombreux Birmans ont aussi pris les armes contre l'armée, renonçant à la non-violence, un des principes phares de la prix Nobel.

"La gouvernance de Suu Kyi contient forcément des ratés", relève Sophie Boisseau du Rocher de l'Institut français des relations internationales. "Mais elle a permis un appel d'air qui donne aujourd'hui au peuple la force de résister".

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