26.01.22
10:04

Vu du Moyen-Orient: Au Yémen, la guerre oubliée

Une guerre fait rage au Yémen depuis 2015: éclairage avec Didier Leroy, chercheur à l'Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD).

Les rebelles Houthis au Yémen ont été chassés mardi d'un secteur clé dans le nord du pays en guerre par des forces progouvernementales soutenues par les Emirats arabes unis, au lendemain d'une nouvelle attaque de ces insurgés contre le territoire émirati. Les Emirats font partie d'une coalition sous commandement saoudien qui intervient depuis 2015 au Yémen pour appuyer militairement le pouvoir face aux Houthis, soutenus par l'Iran, grand rival régional du royaume saoudien.

Lundi, les Houthis ont à nouveau tiré des missiles contre les Emirats qui les ont interceptés et contre l'Arabie saoudite où deux personnes ont été blessées, dans une escalade des violences dans la péninsule arabique. Les Emirats ont promis une "réponse forte" aux tirs. Après deux semaines de combats sanglants, "la Brigade des Géants", une force yéménite progouvernementale, a chassé les rebelles de Harib, une localité située au sud de la ville de Marib, dans le nord du pays.

Depuis près d'un an les Houthis tentent de s'emparer de la province de Marib riche en pétrole, surtout la ville éponyme, le dernier fief du pouvoir yéménite dans le nord du pays contrôlé par les rebelles. Mais les forces progouvernementales ont enregistré des succès ces dernières semaines. 

"La Brigade des Géants a libéré la localité de Harib avec l'aide des raids aériens de la coalition", a annoncé dans un communiqué cette force. Les combats à Harib ont fait "des centaines de morts et de blessés dans les deux camps" en deux semaines, selon elle.

 

L'ONU "alarmée"

Située dans le sud de la province de Marib, Harib fait la jonction avec la province de Chabwa qui a été entièrement reprise le 10 janvier aux rebelles par la "Brigade des Géants". Les Houthis, qui contrôlent également la capitale Sanaa et des régions dans l'ouest du pays, n'ont pas réagi à ce revers dans l'immédiat.

L'ONU tente en vain depuis des années de mettre fin à la guerre au Yémen qui a fait 377.000 morts et poussé une population de 30 millions d'habitants au bord d'une famine à grande échelle selon l'organisation internationale.

L'ONU s'est dite "alarmée" par la spirale de la violence au Yémen "qui continue d'affecter les civils et déborde au-delà de ses frontières".  "Ces dernières semaines, les frappes aériennes et les attaques de missiles ont touché des hôpitaux, des infrastructures de télécommunications, des aéroports, une installation hydraulique et une école", a regretté l'envoyé spécial de l'ONU pour le Yémen, Hans Grundberg, dans un communiqué. Il a souligné la "recrudescence alarmante" des attaques contre les Emirats et l'Arabie saoudite revendiquées par les Houthis.

 

Retour en force

Le 17 janvier, les Houthis ont mené une attaque contre des installations à Abou Dhabi faisant trois morts, la première à faire des morts sur le sol émirati. L'attaque, condamnée à l'étranger, a été suivie par une série de frappes aériennes de la coalition au Yémen et par des offensives au sol des forces progouvernementales.

Un raid aérien a fait 14 morts à Sanaa. Dans un autre raid, au moins trois enfants ont été tués dans une attaque contre Hodeida (ouest). Cette dernière frappe a provoqué au niveau national une coupure d'internet, rétabli mardi.

La coalition a en revanche nié toute responsabilité dans une frappe contre une prison lancée vendredi à Saada, fief des rebelles dans le nord du Yémen. Cette attaque a fait au moins 70 morts et plus de 100 blessés, selon Médecins Sans Frontières (MSF), les Houthis donnant un bilan de 91 morts. Des funérailles collectives ont été organisées à Saada pour des dizaines de victimes.

Dans son communiqué, M. Grundberg a réitéré sa condamnation de ces "frappes aériennes menées par la coalition" et qui "auraient tué 91 détenus et blessé 226". "Il s'agit du pire incident ayant fait des victimes civiles au Yémen depuis trois ans." Les Emirats ont retiré la plupart de leurs troupes du Yémen en 2019 mais continuent de soutenir et d'entraîner les forces progouvernementales. Les attaques des rebelles contre les Emirats sont intervenues après un retour en force de ce pays dans les offensives anti-Houthis au Yémen. Le Yémen est frontalier de l'Arabie saoudite et Abou Dhabi est située à quelque 1.500 kilomètres de Sanaa.

 

4 choses à savoir sur les Houthis du Yémen

 

Soutien de l'Iran 

Les Houthis sont soutenus par l'Iran, poids lourd régional qui entretient des relations délicates voire tendues avec ses voisins arabes du Golfe, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis en tête.

Les deux puissances militaires et économiques du Golfe, proches des Etats-Unis et de l'Europe, sont depuis 2015 les principaux acteurs d'une coalition militaire menée par Ryad et qui appuie le gouvernement yéménite contre les rebelles.

Cette coalition affirme que Téhéran et le Hezbollah, un mouvement chiite libanais pro-iranien, forment les combattants rebelles et leur fournissent du matériel militaire. L'Iran dément tout soutien autre que politique.

Selon une source des services de renseignements du gouvernement yéménite, des experts iraniens et du Hezbollah sont présents sur tous les fronts, notamment à Marib, dernier bastion loyaliste dans le nord du Yémen, où les combats se concentrent depuis quelques mois. 

 

Combattants des montagnes

Avec au moins 200.000 hommes dans leurs rangs selon une source gouvernementale yéménite, les Houthis sont bien entraînés et habitués à combattre dans les terrains montagneux et rudes du Yémen. Après avoir pris la capitale Sanaa, ils se sont emparés de vastes pans du territoire, en particulier dans le nord.

Leurs missiles de longue portée et leurs drones développés grâce à la technologie iranienne --selon leurs adversaires--, sont considérés comme une menace sérieuse par l'Arabie saoudite et les Emirats, pourtant parmi les plus grands importateurs de matériel militaire au monde.

Les Houthis disposent aujourd'hui d'un "assortiment de missiles de croisière et balistiques, de drones et d'autres armes à distance capables de frapper des cibles dans tout le Golfe et au-delà", estime le centre de réflexion Center for Strategic and International Studies (CSIS), basé à Washington. 

Avec leurs armes "relativement peu coûteuses", les Houthis sont capables de faire payer "un prix militaire et politique important" à leurs ennemis, pour qui la prospérité et la stabilité s'affichent comme des facteurs essentiels d'attractivité économique.

 

Recrutement et alliances

En dépit de milliers de combattants tués, les Houthis continuent d'attirer des jeunes recrues dans ce pays d'environ 30 millions d'habitants confronté à l'une des pires crises humanitaires au monde.

Selon deux responsables du gouvernement yéménite s'exprimant auprès de l'AFP sous couvert d'anonymat, les rebelles "séduisent et embrigadent" avec "de fausses promesses financières et religieuses" lors d'événements religieux ou des camps de formation organisés régulièrement.

Les Houthis sont par ailleurs accusés par des ONG de défense des droits humains de recruter des enfants soldats. Et dans certaines régions, notamment celle de la capitale Sanaa, des hommes sont "enrôlés de force", assurent les deux sources gouvernementales. 

Selon l'une d'elles, les rebelles ne bénéficient pas nécessairement du soutien des influentes tribus locales dans les régions qu'ils contrôlent, mais la "logique de la force et des intérêts communs leur a permis de développer de puissantes alliances".

 

Théocratie

Venus du Nord, les Houthis se sont constitués comme mouvement dans les années 1990 pour lutter contre les discriminations dont se disait victime leur communauté zaïdite. Cette branche de l'islam chiite représente un tiers de la population du Yémen, majoritairement sunnite.

Les Zaïdites ont connu leur apogée dans le nord du Yémen avec l'instauration d'un "imamat" (régime politique dirigé par un imam) au IXe siècle, qui s'est maintenu jusqu'au XXe siècle.

Dans les territoires qu'ils contrôlent, les Houthis ont imposé de très strictes règles sociales et religieuses, ciblant en particulier les femmes et les artistes. La société yéménite, bien que très conservatrice, est traditionnellement tolérante et ouverte à la musique et aux arts.

"A long terme, les Houthis cherchent à établir un régime théocratique", souligne le CSIS.

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