10.12.21
09:36

Les enquêteurs belges fustigés dans le procès des attentats de Paris

"Il y a une tendance bien connue côté français de considérer que la manière dont la France fait les choses est la meilleure et que les autres pays font moins bien", Eric Van Duyse, porte-parole du parquet fédéral, nous livre son point de vue sur l'avalanche de critiques faites aux enquêteurs belges lors de leurs auditions dans le procès des attentats de Paris.

Près de deux semaines après le début de leurs audiences dans le cadre du procès des attentats de Paris, les enquêteurs belges sont attaqués de toutes parts concernant la surveillances des activités des accusés avant que ces derniers ne passent à l'action.

"Je ne sais pas", "ce n'était pas moi", "ce n'est pas de mon ressort", "je n'étais pas en charge de ce dossier".

Depuis le 25 novembre dernier, la parole verrouillée et les réponses fuyantes des enquêteurs belges cités comme témoins au procès des attentats du 13 Novembre provoquent l'exaspération des parties civiles de la défense, de la presse et posent tout un ensemble de questions sur le suivi des menaces terroristes pré-attentats. 

Cette nouvelle séquence, après les témoignages saisissants des victimes et l'examen de la personnalité des accusés, était pourtant très attendue: nombre des mis en cause sont originaires de Belgique et une grande partie de l'enquête sur la cellule jihadiste a été réalisée sur notre territoire.

 

Lire aussi: Attentats de Paris: les enquêteurs belges pointés du doigt

 

Avant même qu'elle ne démarre, cette étape majeure du procès a été l'objet d'un bras de fer.
La cour d'assises spéciale de Paris a décidé, après deux audiences à huis clos et un courrier de récrimination du procureur fédéral de Belgique, d'accorder l'anonymisation aux enquêteurs belges. Les policiers antiterroristes belges ont donc témoigné sans dévoiler leur identité et sans faire le déplacement sur Paris. 

C'est dans une ambiance tendue et devant un box déserté par plusieurs accusés, dont Salah Abdeslam, pour protester contre l'absence physique des policiers à la barre que le premier d'entre eux témoigne, le 25 novembre, sous le matricule "446.906.682". 

Il apparaît sur les écrans de la salle d'audience le visage masqué mais non flouté, assis en bout de table d'une salle de conférence et entouré de trois personnes. "Une juriste, un magistrat, quelqu'un qui gère la technique", précise l'enquêteur, interrogé sur leur qualité. 

Les avocats de la défense s'offusquent de la présence d'un magistrat et du lieu choisi pour ces auditions: le siège du parquet fédéral à Bruxelles, plutôt que les locaux de la police judiciaire fédérale. 

"C'est sûr, ça n'est pas facile de répondre quand on a l'oeil de Moscou dans le bureau", tacle l'avocat, Jonathan de Taye. 

 

Des réponses évasives et désincarnées 

Des deux côtés de la salle d'audience, les avocats s'agacent des réponses évasives de l'enquêteur, voire de son absence de réponse sur le fond du dossier.

À une question d'un avocat de parties civiles, Gérard Chemla, sur les "failles" dans la surveillance d'Abdelhamid Abaaoud, le chef opérationnel présumé des attentats, le témoin réplique: "je n'ai pas d'informations à communiquer sur ce point". 

Un avocat de la défense, Raphaël Kempf, veut ensuite l'interroger sur les relations entre son client, Yassine Atar et Abdelhamid Abaaoud. "Ce sera abordé plus tard", par un autre policier, dit le témoin. 

N'est-ce pas lui qui a pourtant rédigé le procès-verbal en question, insiste Me Kempf. "Je transmettrai vos questions", rétorque l'enquêteur, ajoutant: "Ce n'est pas mon mandat", mais celui d'un autre policier. 

Il refuse ensuite d'en dire plus sur l'"organisation interne" décidée pour ces témoignages devant la cour. 

Ces scènes se répètent avec les autres enquêteurs les jours suivants. "Vous verrez avec mon collègue", coupent-ils souvent court aux questions d'une défense de plus en plus désabusée. 

Mardi, un certain embarras semble s'entendre depuis Bruxelles. Le témoin "441.157.616" a le "mandat" d'exposer le parcours de Mohamed Abrini et notamment un mystérieux voyage en Angleterre.

Il est vite interrompu par l'avocate de Mohamed Abrini, Marie Violleau, qui s'étonne qu'il lise sans s'en détacher des notes rédigées à l'avance, ce qui est contraire au principe de l'oralité des débats devant une cour d'assises. 

Quand vient le tour des questions, elle s'enquiert: "Monsieur l'enquêteur, vous avez fait quels actes d'enquête dans cette procédure?"

"Pas mal d'actes, de la téléphonie ...", commence à répondre le policier. 

"Mais concernant M. Abrini? Vous en avez fait?", poursuit Me Violleau. 

"Par rapport à lui, non", convient l'enquêteur. 

 

"Légèreté" 

Le policier "447.761.902" a particulièrement buté sur les questions précises d'Ilyacine Maallaoui, l'un des avocats de Sofien Ayari. Il ne se "souvient pas", renvoyant à l'épais dossier. 

"Avoir des enquêteurs qui disent avec une telle légèreté c'est pas moi, regardez dans le dossier, alors que mon client encourt une lourde peine (la perpétuité, ndlr), je le déplore", observe Me Maallaoui. 

"C'est une plaidoirie là, Maître", lui signifie le président de la cour, Jean-Louis Périès: "ce n'est pas le moment".

La posture des policiers antiterroristes belges, dont les auditions sont prévues jusqu'au 9 décembre, est "inaudible pour les parties civiles qui sont là pour comprendre", souligne à l'AFP Arthur Dénouveaux, président de l'association Life for Paris. "Ce qui me gêne aussi, c'est que ça donne des billes à la défense", ajoute-t-il. 

"C'est un gâchis phénoménal. On a le sentiment de perdre dix jours d'audience et cela nous renvoie l'image d'un service d'enquête qui n'est pas à la hauteur de l'événement", juge Me Gérard Chemla. 

"Ce procès n'a pas de sens si c'est pour faire semblant", blâme-t-il. 

Dans une interview livrée à LN24, Eric Van Duyse, porte-parole du parquet fédéral, les policiers mis en cause sont victimes d'une injustice, et d'un biais de la part de la justice française. 

Du Belgium Bashing ?

"Il y a une tendance bien connue côté français de considérer que la manière dont la France fait les choses est la meilleure et que les autres pays font moins bien " nous livre Eric Van Duyse, porte-parole du parquet fédéral. 

Selon lui, le mutisme et l'approximation des réponses livrées par les enquêteurs s'expliquent par un manque de précision des Assises de Paris dans les questions posées. 

"Ils (les enquêteurs belges - NDLR) viennent en maîtrisant  parfaitement bien cette partie (la partie de l'enquête sur laquelle ils ont travaillé- NDLR) or, on les interroge sur ce qui s'est passé avant les attentats ce qui n'était pas leur travail" plaide-t-il.

Concernant ce qui a été le premier élément de tension dans ces témoignages, à savoir les déclarations en visioconférence, "Les enquêteurs ont besoin d'un certain anonymat" affirme Van Duyse. Selon lui, la loi française n'offre pas les mêmes standards de protection aux policiers belges qu'aux policiers français. 

"Il y avait un accord entre la France et la Belgique pour que la France change sa loi de manière à garantir le même anonymat, les mêmes conditions de sécurité aux policiers étrangers, qu'aux policiers français. La loi française n'a pas été changée à temps" déclare-t-il. 

Si Eric Van Duyse reconnaît des manquements des enquêteurs dans le dossier des attentats, il pointe un manque de moyens et de temps pour affronter de telles situations, un constat qu'il faut également pour le côté français de l'enquête. 

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