23.06.21
10:33

Chris Ware, roi du "comic strip", Grand Prix du Festival d'Angoulême

L'Américain Chris Ware a obtenu mercredi la récompense la plus prestigieuse de la bande dessinée, le Grand Prix de la Ville d'Angoulême, lors d'un Festival pas comme les autres. Maître incontesté du "comic strip" américain, Chris Ware, 53 ans, était voué à recevoir ce prix un jour. Il avait été finaliste les trois années précédentes.

Mais le Festival organisé d'habitude en janvier dans le sud-ouest de la France n'a pas pu accueillir de public cet hiver en raison de l'épidémie de Covid-19 et de l'interdiction des rassemblements. Il avait donc repoussé ce Grand Prix en juin, en espérant des conditions plus favorables. L'incertitude a poussé les organisateurs à renoncer à ses projets estivaux. Et ce n'est même pas à huis clos que l'auteur de "Rusty Brown" a reçu sa récompense: il a dû rester à la maison, de l'autre côté de l'Atlantique.

Le Grand Prix devrait offrir à l'Américain une notoriété dont il manque encore auprès du grand public en France. Mais cette consécration ne s'est pas faite sans heurts.

Attribuée à l'issue d'un processus en deux temps par un "vote de la communauté des autrices et auteurs professionnels de bande dessinée", la récompense a été l'occasion pour certains d'exprimer leur mécontentement. Des votants "ont fait le choix d'un vote protestataire (qui ne pouvait être comptabilisé, dès lors qu'il ne se portait pas sur une autrice ou un auteur de bande dessinée) dans le but d'attirer de nouveau l'attention des pouvoirs publics sur les conditions dans lesquelles les autrices et auteurs exercent leur profession", annonçait le festival en mai.

 

Aux côtés des légendes

Le récipiendaire de ces votes était Bruno Racine, un haut fonctionnaire qui a rendu au gouvernement en janvier 2020 un rapport proposant un statut plus avantageux pour les auteurs en général. Ses propositions sont restées lettre morte. Une fois ces votes nuls écartés, Chris Ware s'est retrouvé au second tour face à deux Françaises, Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse, qu'il a devancées. Les résultats du premier comme du second tour ne sont pas divulgués.

L'Américain succède au Français Emmanuel Guibert. Le Musée d'Angoulême a consacré à cet auteur une exposition qui ferme ses portes dimanche.

Chris Ware rejoint des légendes de la BD principalement européennes telles que Franquin, Wolinski, Zep, mais aussi trois compatriotes: Art Spiegelman ("Maus"), Bill Watterson ("Calvin et Hobbes") et Richard Corben (BD fantastique).

Le Festival d'Angoulême prévoit de revenir en 2022 à son format classique, avec une 49e édition du 27 au 30 janvier.

Pour l'économie de cette cité des Charentes qui a perdu une bonne partie de son industrie, l'annulation des événements grand public en 2021 a été un coup dur. Angoulême se présente non seulement comme "ville des festivals", mais aussi "ville de l'image" avec ses studios de création. Même sans son Festival emblématique, la BD affiche pour sa part une excellent santé en France. D'après le Centre national du livre, son chiffre d'affaires a grimpé de 46% en dix ans, à 591 millions d'euros en 2020, en grande partie grâce à la popularité des mangas japonais.

 

Chris Ware, roi du "comic strip"

L'Américain Chris Ware est le roi du "comic strip" aujourd'hui, ayant réinventé une riche tradition de la bande dessinée aux Etats-Unis. Face à la vogue du roman graphique, à l'ambition littéraire, ce natif d'Omaha (Nebraska, centre) est resté fidèle à la ligne claire et aux formats simples des vignettes pour périodiques. En le compliquant parfois.

Angoulême avait consacré meilleur album de l'année en 2003 son "Jimmy Corrigan, the Smartest Kid on Earth", d'inspiration autobiographique. C'était, traduite en français, presque l'intégrale d'une oeuvre publiée en petits fascicules dans l'édition originale, depuis des débuts comme étudiant dans les années 80.

Chris Ware est connu des bédéphiles pour son attention au détail le plus infime de vies ordinaires. Il s'y attèle par un dessin minimaliste et précis, aux angles doux et aux couleurs unies, où les personnages prennent des formes rondes rassurantes.

"S'il choisit la ligne claire, c'est pour laisser place aux accidents, suivre les mouvements du dessin sans l'étouffer avec des règles formelles", dit la galerie Martel à Paris, qui lui a consacré deux expositions. "Mon apparente méticulosité vient seulement de mon envie de susciter une lecture aussi claire que possible à partir de mon expérience de la vie, emmêlée, noueuse comme j'ai pu la connaître", disait-il au quotidien The Guardian en 2019.

Cette méticulosité se traduit par des formats très longs, avec des pages nombreuses, déstructurées pour certaines, remplies de cases et de lettres toutes petites.

 

Une journée, 350 pages

Le style de l'Américain, immédiatement reconnaissable, a vite connu un succès international, grâce entre autres aux quelque 25 couvertures du magazine New Yorker qu'il a signées. 

Parmi les favoris du Grand Prix 2013, il est devancé par le satiriste Willem. En 2015 il obtient un prix spécial avec "Building Stories", objet indéfinissable en 14 tomes. Et en 2018, 2019 et 2020, il est finaliste du Grand Prix trois années consécutives.

La publication en 2020 du brillant "Rusty Brown" (éditions Delcourt), où il recrée l'univers de son enfance en une journée qui s'étale sur 350 pages, a visiblement fait pencher la balance.

Issu d'une Amérique traditionnelle dans le Midwest, il réussit à y magnifier une société qui peut paraître ennuyeuse à première vue, mais qui prend avec lui un relief insoupçonné. Ses histoires, dans une ambiance mélancolique voire cafardeuse, mais éclairées par des traits d'humour, évoquent l'angoisse face à la solitude contemporaine, les faux-semblants de la prospérité ou les ravages du temps. Le rythme lent et la complexité de certaines planches font qu'elles ne plaisent pas à tous les publics.

Dès l'enfance, Chris Ware s'est passionné pour la BD et la littérature. "J'ai pour ainsi dire toujours su ce que je voulais faire de ma vie", disait-il encore au Guardian. A savoir croquer son entourage à la manière des meilleurs dessinateurs. Très discret sur sa vie privée, limitant ses apparitions dans les médias, il vit dans la région de Chicago.

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