16.06.21
09:28

Sujets qui fâchent et échanges mordants: place au au tête-à-tête Biden-Poutine

Fort du soutien appuyé des alliés des Etats-Unis, Joe Biden rencontre ce mercredi Vladimir Poutine lors d'un sommet à Genève destiné à apaiser les tensions avec la Russie et tenter de dégager quelques rares terrains d'entente.

Le 46e président américain a adopté un ton résolument ferme ces derniers jours à l'égard de l'homme fort du Kremlin pour mieux marquer le contraste avec les atermoiements et les ambiguïtés de son prédécesseur républicain Donald Trump.

Joe Biden a promis de dire à Vladimir Poutine quelles sont "ses lignes rouges". "Nous ne cherchons pas un conflit avec la Russie, mais nous répondrons si la Russie continue ses activités", a-t-il déclaré lundi à la fin du sommet de l'Otan à Bruxelles.

Près de cinq mois après son arrivée au pouvoir, Joe Biden joue gros. Même si la Maison Blanche n'a eu de cesse de souligner qu'il ne fallait attendre aucune percée spectaculaire, le président de 78 ans sait qu'il a l'occasion de peaufiner son image de fin négociateur à Genève.

La ville a déjà accueilli le premier face-à-face entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1985, qui avait marqué le début du dégel de la Guerre froide. "Je suis toujours prêt", a répondu mardi à son arrivée le président américain, interrogé son état d'esprit avant de rendez-vous qui sera scruté avec attention à travers le monde.

 

Le président russe, qui est attendu à Genève en milieu de journée, peut faire valoir une longue expérience: il a déjà côtoyé quatre autres présidents américains depuis son arrivée au pouvoir fin 1999. Et nombre d'experts s'accordent à dire qu'il a déjà obtenu ce qu'il désirait le plus: la tenue du sommet comme illustration de l'importance de la Russie sur la scène mondiale.

Dans un entretien à la chaîne américaine NBC, il a dit espérer que le président démocrate se montre moins impulsif que son prédécesseur républicain. Mais il a aussi saisi l'occasion pour souligner combien Donald Trump était, selon lui, un homme "talentueux". Les deux dirigeants se retrouveront à la Villa La Grange, une magnifique bâtisse du XVIIIe siècle, posée au coeur de la ville et de son plus grand parc avec une vue imprenable sur le lac Léman. Les discussions, qui débuteront à 13H00 (11H00 GMT), devraient durer entre quatre et cinq heures.

Au programme: une rencontre en format réduit (les présidents américain et russe ainsi que les chefs de la diplomatie américaine et russe, Antony Blinken et Sergueï Lavrov), avant une séance de travail élargie.

 

Cinq sujets qui fâchent

Seul point de convergence entre la Maison Blanche et le Kremlin: les relations entre les deux pays sont au plus bas. Vladimir Poutine et Joe Biden ont une pile de contentieux russo-américains à aborder. En voici cinq particulièrement attendus:

 

Cyberguerre

Les accusations de désinformation en ligne et d'attaques informatiques à des fins d'ingérence électorale sont au coeur des tensions et à l'origine de bien des sanctions américaines contre Moscou, notamment après l'élection de Donald Trump en 2016. Plus récemment, ce sont des vagues de cyberattaques massives qui ont visé les Etats-Unis. SolarWinds, Colonial Pipeline, JBS: autant d'opérations imputées à Moscou, ou à des groupes de hackers basés en Russie.

La Russie, qui a toujours démenti, accuse de son côté Washington de s'immiscer dans ses affaires en soutenant l'opposition ou en finançant organisations et médias critiques du Kremlin. Moscou affirme être aussi victime de cyberattaques américaines et assure vouloir "un accord mondial" pour limiter l'usage des armes informatiques.

 

Droits humains et Navalny

Joe Biden a promis de dire à Vladimir Poutine qu'il ne resterait pas "les bras croisés" face aux "violations" des droits humains en Russie. Le Kremlin dénonce une ingérence et une volonté d'hégémonisme. Les critiques ont gagné en intensité avec l'empoisonnement en août 2020 du principal détracteur du pouvoir russe, Alexeï Navalny. Ayant survécu, l'opposant a été emprisonné et ses proches comme ses organisations, déclarées "extrémistes", sont la cible d'une offensive judiciaire.

Avant le sommet, le président Américain a souligné que ce serait "une tragédie" si Alexeï Navalny mourrait. 

La Russie affirme s'interroger en retour sur le respect des droits des émeutiers pro-Donald Trump arrêtés après le saccage du Capitole en janvier. Elle dénonce la "censure" pratiquée selon elle à Hollywood ou sur internet par les réseaux sociaux. Plus globalement, Moscou raille un "politiquement correct poussé jusqu'à l'absurde" aux Etats-Unis.

 

Face-à-face militaire

Sur le plan militaire, les contentieux sont légion. La Russie est accusée d'expansionnisme militaire en Ukraine, en Syrie et dans l'Arctique. Elle répond en retour avec les mêmes arguments, notamment concernant l'avancée de l'Otan à ses frontières. La fin d'une série d'accords laisse craindre une course accélérée aux armements. Depuis 2018, Vladimir Poutine vante par exemple ses missiles "hypersoniques" à même de déjouer les défenses antiaériennes existantes.  L'équilibre stratégique a donc de fortes chances de se trouver au coeur des pourparlers Biden-Poutine.  

Du côté Américain, on voudra aussi insister sur le récent déploiement de quelque 100.000 soldats russes aux frontières de l'Ukraine, laissant craindre une invasion de ce pays, que la Russie a déjà amputé en 2014 de la Crimée.  Moscou assure de son côté que ce sont les manoeuvres et déploiements militaires de l'Otan en Europe orientale qui constituent la plus grande menace régionale. "Nous ne cherchons pas un conflit avec la Russie, mais nous répondrons si la Russie continue ses activités nuisibles", a déclaré cette semaine M. Biden.

 

Expulsions de diplomates

A chaque vague de sanctions et contre-sanctions, Russes et Américains ont multiplié les expulsions de diplomates, réduisant le poids de leurs ambassades respectives et leurs canaux de communication. Moscou et Washington ont aussi rappelé cette année leurs ambassadeurs "pour consultation" après que Joe Biden a convenu dans une interview que "tueur" était un qualificatif approprié pour son homologue russe.  

La Russie accuse aussi les Américains de freiner la délivrance de visas aux diplomates russes. Le représentant de la Nasa s'est vu lui refuser le sien par Moscou en février. Le consulat américain à Moscou ne délivre plus de visas, faute de personnel, la Russie lui ayant interdit d'avoir des employés locaux.

 

Prisonniers à échanger

Enfin, plusieurs prisonniers espèrent que MM. Biden et Poutine pourront trouver un accord sur leur sort dans les semaines ou mois à venir. Avant le sommet, M. Poutine a réitéré son offre d'échanger des prisonniers après que M. Biden a déclaré que le cas des prisonniers américains en Russie serait à l'agenda.

Paul Whelan, emprisonné en Russie pour espionnage, a appelé début juin Joe Biden à l'échanger. Un autre Américain, Trevor Reed, est emprisonné pour avoir agressé, ivre, deux policiers russes. La mère du trafiquant d'armes Viktor Bout, en prison aux Etats-Unis, comme la famille de Konstantin Iarochenko, pilote russe incarcéré aux Etats-Unis pour trafic de cocaïne, ont appelé à leur libération.

 

 

Six mois d'échanges mordants

Joe Biden affiche depuis son élection une grande fermeté vis-à-vis de son homologue russe, donnant lieu à des échanges mordants:

 

"Rhétorique très agressive"

"J'ai clairement dit au président Poutine, d'une façon très différente de mon prédécesseur (Donald Trump, ndlr), que le temps où les Etats-Unis se soumettaient aux actes agressifs de la Russie (...) était révolu", avertit Joe Biden le 5 février. Il cite l'interférence russe dans les élections américaines, les cyberattaques ou encore "l'empoisonnement de citoyens", en référence à l'opposant politique Alexeï Navalny.

"Nous n'hésiterons pas à faire payer à la Russie un coût plus élevé et à défendre nos intérêts". Le lendemain, le porte-parole de la présidence russe réplique: "C'est une rhétorique très agressive et pas constructive, nous le regrettons". 

 

Poutine est un "tueur"

Lors d'un entretien télévisé, Joe Biden provoque la première crise diplomatique de son mandat.  

- "Pensez-vous que (Vladimir Poutine) est un tueur?, lui demande le journaliste.  

- Oui, je le pense", répond-il, sans préciser s'il fait référence à Alexeï Navalny. "Vous verrez bientôt le prix qu'il va payer". 

Interrogé sur les ingérences électorales de Moscou en 2016 et en 2020, il répète que Vladimir Poutine "en paierait les conséquences".

"Nous avons eu une longue conversation lui et moi, je le connais assez bien, explique le dirigeant démocrate. (...) Je lui ai dit: +Je vous connais et vous me connaissez, si j'en viens à la conclusion que vous avez fait cela, soyez prêt" pour les conséquences.

Moscou rappelle son ambassadeur aux Etats-Unis.

 

"Celui qui le dit qui l'est"

Le lendemain, Vladimir Poutine rétorque par la moquerie: "C'est celui qui le dit qui l'est! Ce n'est pas juste une expression enfantine, une blague (...), nous voyons toujours en l'autre nos propres caractéristiques". "Nous défendrons nos propres intérêts et nous travaillerons avec (les Américains) aux conditions qui nous seront avantageuses".  

Il propose une "discussion" diffusée en direct: "cela serait intéressant pour le peuple russe, le peuple américain et pour beaucoup d'autres pays". 

Silence américain.  

"C'est encore une occasion gâchée pour sortir de l'impasse des relations russo-américaines qui existe par la faute de Washington", déplore Moscou.

 

"Le moment de la désescalade est venu"

Le 15 avril, Joe Biden signe des sanctions contre la Russie "si elle continue d'interférer dans notre démocratie", en référence à la gigantesque cyberattaque de 2020. 

Ces sanctions, les plus dures depuis Barack Obama, s'ajoutent à des mesures prises en mars après l'affaire Navalny. "Le moment de la désescalade est venu", lance-t-il en proposant un sommet bilatéral "cet été en Europe" pour "lancer un dialogue stratégique sur la stabilité" en matière de désarmement et de sécurité.

 

"Je l'espère et j'y crois"

Le 4 mai, Joe Biden répète espérer rencontrer son homologue. "Je l'espère et j'y crois. Nous y travaillons". 

Mi-avril, il avait proposé une rencontre. Vladimir Poutine avait laissé ses porte-parole répondre, le Kremlin assurant que des "dates concrètes" étaient à l'étude. 

 

"Ils violent les droits"

"Je vais rencontrer le président Poutine dans deux semaines à Genève, annonce Joe Biden le 30 mai. Et je dirai clairement que nous ne resterons pas les bras croisés pendant qu'ils violent les droits (humains)". 

"Nous ne nous faisons pas d'illusions et nous n'essayons pas de donner l'impression qu'il y aura une percée, des décisions historiques amenant des changements fondamentaux", rétorque le 1er juin, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. 

 

"Machiste"

Interrogé samedi sur l'épithète de "tueur", Vladmir Poutine a eu un petit rire: "(...) je me suis habitué à des attaques sous tous les angles et de toutes parts sous toutes sortes de prétextes et de raisons, et de différents calibres et violence, et rien de tout cela ne me surprend", ajoutant que "tueur" est un un terme "machiste" propre à Hollywood.

Un tel discours "fait partie de la culture politique américaine où cela est considéré comme normal. Mais pas ici, au fait". 

Partager cet article