15.06.21
06:29

Nord Stream 2, gazoduc de la discorde, trace sa route

C'est un gazoduc qui oppose les Etats-Unis et la Russie, sème le trouble au sein de l'UE, ternit les relations transatlantiques : l'épineux projet Nord Stream 2 devrait être au menu du premier tête à tête entre Joe Biden et Vladimir Poutine demain à Genève.

Alors que le chantier est en passe de s'achever, un surprenant revirement de Washington laisse entrevoir un compromis.

Un gazoduc, pour quoi faire ?

Nord Stream 2 va relier la Russie à l'Allemagne via un tube de 1.230 kilomètres sous la mer Baltique d'une capacité de 55 milliards de m3 de gaz par an, sur le même parcours que son jumeau Nord Stream 1, opérationnel depuis 2012.

Contournant l'Ukraine, le tracé va augmenter les possibilités de livraison de gaz russe à l'Europe à un moment où la production au sein de l'UE diminue.

Exploité par le géant russe Gazprom, le projet, estimé à plus de 10 milliards d'euros, a été cofinancé par cinq groupes européens du secteur de l'énergie (OMV, Engie, Wintershall Dea, Uniper et Shell).

L'Allemagne est au sein de l'UE le principal promoteur du gazoduc, qui, selon elle, l'aidera à accomplir la transition énergétique dans laquelle elle s'est engagée. Tout en faisant de son territoire un hub gazier européen.

Berlin s'en tient imperturbablement à la même ligne : il s'agit d'un projet purement commercial dans lequel le gouvernement d'Angela Merkel n'a pas à s'ingérer.

Que critiquent les opposants à Nord Stream 2 ?

L'Ukraine craint, à terme, de perdre les revenus qu'elle tire du transit du gaz russe et d'être plus vulnérable vis-à-vis de Moscou.

Les Etats-Unis sont depuis le début vent debout contre un aménagement qui affaiblirait économiquement et stratégiquement l'Ukraine, augmenterait la dépendance de l'UE au gaz russe et dissuaderait les Européens d'acheter le gaz de schiste que les Américains espèrent leur vendre.

Les Européens sont divisés. La Pologne ou les pays Baltes s'inquiètent de voir l'UE plier devant les ambitions russes.

Même en Allemagne, Nord Stream ne fait pas l'unanimité : les Verts, qui visent la chancellerie ou une participation au gouvernement à l'issue des élection de septembre, y sont fermement opposés.

La succession des conflits diplomatiques avec Moscou, de l'affaire Navalny aux soupçons de cyberattaques, a nourri les appels à repenser le projet, y compris dans le parti conservateur d'Angela Merkel.

Un rapport de l'institut de recherche économique allemand DIW jugeait en 2018 le gazoduc fondé sur des prévisions qui Le chantier sera-t-il terminé ?

L'administration de l'ancien président américain Donald Trump a porté de sérieux coups aux travaux en votant en 2019 une loi imposant des sanctions contre les entreprises impliquées dans le chantier. Certaines se sont retirées du projet.

Le chantier a même été interrompu en décembre 2019 alors qu'il ne restait que 150 kilomètres de tube à poser dans les eaux allemande et danoise.

Il a repris un an plus tard et le gazoduc est désormais achevé à 95%. Certains experts estiment qu'au rythme des travaux et sans nouvelle interruption, il sera terminé cet été.

Les Etats-Unis ont-ils fait volte-face ?

Le démocrate Joe Biden a entamé sa présidence sur une ligne extrêmement hostile à Nord Stream 2, dans la lignée de ses prédécesseurs.

Mais, de façon inattendue, l'administration américaine a annoncé fin mai qu'elle renonçait à sanctionner l'entreprise chargée d'exploiter le gazoduc, levant un obstacle essentiel à sa mise en service.

Les conjectures sont nombreuses pour expliquer cette main tendue à la Russie et ce cadeau inespéré pour l'Allemagne.

"Qu'est-ce qui a été négocié par l'Allemagne et qu'est-ce qui a été négocié avec la Russie pour que les Etats-Unis abandonnent l'Ukraine ?", s'interroge Paul Maurice, chercheur spécialiste de l'Allemagne à l'Institution français des relations internationales (Ifri).

L'expert, interrogé par l'AFP, évoque plusieurs pistes : "ça peut être l'achat de gaz liquéfié américain mais aussi le fait que l'administration Biden se concentre sur l'Asie-Pacifique et ne veut pas de tensions supplémentaires en Europe".

Par ailleurs, "Washington a besoin de l'Allemagne comme allié" dans plusieurs dossiers, note-t-il.

Washington et Berlin dialoguent désormais pour peaufiner une approche commune de Nord Stream 2, considéré comme un fait accompli.

Parmi les compensations évoquées : Berlin pourrait s'impliquer dans des négociations entre Moscou et Kiev pour garantir à l'Ukraine le maintien des revenus perçus sur le transit du gaz russe, a indiqué le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas.

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