05.03
11:26

Nouvel échec pour les complotistes QAnon, comment le mouvement va-t-il survivre ?

Certains prédisaient la “vraie investiture” de Donald Trump ce mercredi 4 mars, à la suite d’un coup d'État. Un événement déjà annoncé pour le 6 janvier, puis le 20 janvier. Des prophéties, toutes échouées, qui ne semblent pas affaiblir leur crédibilité auprès des adeptes. Que du contraire.

La journée s'est déroulée sans incident jeudi au Capitole à Washington, placé sous haute sécurité après l'annonce qu'une "milice" cherchait à attaquer le siège du Congrès, barricadé depuis l'assaut meurtrier mené par des extrémistes pro-Trump en janvier. Certains membres de la nébuleuse QAnon accordent une importance symbolique au 4 mars, date à laquelle les présidents américains prenaient leurs fonctions jusqu'en 1933. Refusant toujours d'accepter la victoire de Joe Biden à la présidentielle de novembre, certains auraient été ainsi persuadés que Donald Trump pouvait être investi une seconde fois jeudi. Et la police avait averti que des extrémistes et membres de QAnon avaient évoqué une nouvelle attaque contre le Capitole à cette occasion. 

 

En début de semaine, le responsable de la sécurité au Congrès, Timothy Blodgett, informait les députés qu'il surveillait des informations liées au 4 mars et aux possibles manifestations entourant cette date. Les parlementaires américains ont même adapté leurs travaux, précipitant des votes jusque tard dans la nuit ce mercredi afin de ne pas être en séance le 4 mars. 

Tous ont en mémoire l’attaque du Capitole, survenue le 6 janvier 2021. Parmi les assaillants ce jour-là, beaucoup affichent leur soutien aux théories complotistes du mouvement QAnon. (si vous ne connaissez pas QAnon, découvrez notre décryptage ici). Ces militants refusent de croire à la défaite de leur leader, Donald Trump. Ils sont persuadés de l’existence d’un plan secret, organisé par l’ancien Président, visant à renverser Joe Biden et les élus démocrates. Ceux-ci feraient partie de l’État profond, un rassemblement secret de pédophiles satanistes.

 

Le “Grand Éveil" de Donald Trump

Depuis la défaite de Donald Trump à l’élection du 3 novembre 2020, une partie de ses supporters est à l'affût d’indices permettant d’étayer leur thèse: Trump n’a pas perdu le 3 novembre, tous les événements vécus depuis cette date font partie d’un grand plan secret savamment mis en place par Trump et son équipe, pour anéantir l’État profond et redevenir Président. 

La dernière théorie en date: Trump sera investi le 4 mars. Pour appuyer cette thèse, ses partisans se basent sur la date historique des investitures présidentielles. Jusqu’en 1933, celles-ci ont lieu le 4 mars car il fallait laisser le temps au candidat élu de se rendre à Washington. 

Autre élément qui renforce cette thèse: le Trump International Hotel de Washington double ses prix pour la semaine du 4 mars. Des chambres traditionnellement louées aux alentours de 500 dollars la nuit, passent soudain à 1330 dollars. Une tendance qui ne se confirme dans aucun autre hôtel de luxe de la capitale américaine. Certains y voient un message très clair du 45ème Président des Etats-Unis. Ce jeudi sera le jour du “Grand Réveil”.

 

Des échecs à répétition

Un grand réveil déjà annoncé tambours battants le 20 janvier 2021. Alors que Joe Biden prête serment sur les marches du Capitole, les adeptes de Qanon se réjouissent du coup d'État à venir. Sur les réseaux francophones, ils sont plus de 35.000 à s’être rassemblés autour de Léonardo, un adepte de QAnon très populaire en francophonie. Il anime des émissions hebdomadaires sur son site. “Rendez-vous compte de moment que l’on est en train de vivre” clame Léonardo à cette occasion. “Dans 200 ans, seraient prêts à tout pour assister à cet instant”. Pourtant, rien ne se passe. Mais le mouvement persiste. Il doit y avoir une explication. “Ce n’est ni le moment de douter, ni le moment de paniquer. Profitez de ce moment pour renforcer votre foi” crie l’animateur. 

Depuis cette prophétie ratée, Léonardo est plus prudent. Dans son émission du 2 mars, il prévient sa communauté. “Quelque chose va se passer au mois de mars, on ne sait pas quoi. Des journaux mainstream disent qu’on annonce la date du 4 mars, mais ce n’est pas sûr. On pense que quelque chose nous pend au nez.” Le soupçon est que des manifestations violentes soient organisées par le gouvernement ce 4 mars pour décrédibiliser le mouvement. Une théorie déjà défendue par des adeptes pour expliquer les événements du 6 janvier.

 

La dissonance cognitive

Comment expliquer une telle popularité malgré l’échec systématique de leurs prophéties ? Dans les années 50, un psychologue s’est posé exactement cette question, Léon Festinger. Pour y répondre, il infiltre une secte d’ufologistes appelée les Seekers. Ils prédisent la fin du monde pour le 21 décembre 1954. Pourtant, ce jour-là, rien ne se passa. La réaction des Seekers permet à Festinger de théoriser ce qu’il appelle la Dissonance Cognitive.

“La dissonance cognitive, c'est quand deux pensées ne vont pas ensemble.” nous explique Pascal Wagner-Egger, professeur de psychologie sociale à l’université de Fribourg. “Tout le monde ressent cette dissonance. Par exemple, quand on est fumeur et qu’on nous dit que fumer, c'est mauvais pour la santé. On ressent une dissonance cognitive. Le cerveau humain va tenter de réduire cette dissonance”. Deux options s’offrent alors à l’individu: adapter son comportement pour être en phase avec la réalité, c’est-à-dire arrêter de fumer. Ou adapter ses croyances pour adoucir la dissonance. Par exemple, en se disant qu’il arrêtera de fumer plus tard. Que de toute façon il connaît des fumeurs qui ont vécu très vieux. Que ce n’est pas si grave.

Ce phénomène s’applique également aux mouvements sectaires. “Quand vous avez consacré plusieurs années de votre vie à la secte, c’est très compliqué de reconnaître que vous vous êtes trompés, que vous avez été crédule.” explique Pascal Wagner-Egger. “C'est extrêmement difficile pour un être humain. Et c'est pour ça que c'est très difficile de sortir d'une secte. C'est une escalade d'engagements.”

 

Les élus discrets deviennent des recruteurs 

Mais ce qui interpelle Léon Festinger, c’est l’impact de l’échec sur le fonctionnement de la secte. Avant la date du 21 décembre 1954, les Seekers sont discrets. Ils pensent être des élus, sauvés par des extraterrestres lors de la fin du monde. Après l’échec de leur prophétie, leur fondatrice adapte son discours. Si la fin du monde n’a pas eu lieu, c’est grâce à leur prières. Les Seekers se transforment alors en recruteurs et tentent de répandre leur message au maximum. “C'est ce qu'on appelle la preuve sociale” complète Pascal Wagner-Egger. “Au plus il y a des gens qui croient quelque chose, plus on pense que cela est vrai. Même s’il n’y a aucun élément scientifique pour l’appuyer.”

La dissonance cognitive explique en partie le succès persistant de QAnon. “Quand la réalité vous donne tort, soit vous abandonnez votre croyance et vous cherchez une meilleure théorie, c’est ce que font les scientifiques. Soit vous croyez encore plus à votre théorie et vous pensez que la croyance est plus forte que la réalité.” analyse Pascal Wagner-Egger. Dans le cas de QAnon, si une partie des adeptes se détachent du mouvement après les échecs, ceux qui restent y croient de plus en plus. Avec un risque de radicalisation ? 

 

La radicalisation des complotistes déçus

“On a des recherches qui montrent qu'effectivement, les gens qui sont dans les théories du complot sont des déçus de la politique. Ils ne croient plus en l'action politique démocratique normale. C'est pour ça qu'ils y croient plus à la violence, à la révolte” contextualise Pascal Wagner-Egger. “Donc là, ça peut être dangereux. Et on sait que les extrémistes de droite où les grands complotistes prennent les armes.”

Néanmoins, contrairement aux Seekers, le succès de QAnon semble être directement lié au contexte sanitaire. En Europe, le nombre de recherches Google associées à ce terme a explosé en mars, lors du premier confinement. Il est donc probable que son succès s’estompe une fois la pandémie de Covid-19 terminée. Néanmoins, le complotisme laisse des traces. Et pourrait à terme, avoir des conséquences sur l’ensemble de la société.

Pour ce qui est du “Grand Éveil", annoncé par certains ce 4 mars. Une nouvelle date est déjà annoncée sur les réseaux QAnon. Le 20 mars 2021. Le 167e anniversaire de la fondation du parti républicain, à Ripon, Wisconsin, en 1854.

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