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19:03

Vaccins: Combien vont gagner les pharmas ?

Au moins 19,2 milliards de dollars d’argent public auraient été investis auprès des entreprises pharmaceutiques afin d’accélérer le développement des vaccins. Mais le manque de transparence inquiète.

Ce partenariat public-privé inédit a permis de pulvériser le record de vitesse pour ce type de processus (quatre ans), précédemment attribué au vaccin contre les oreillons. Mais le manque de transparence inquiète certains observateurs. Ils craignent un enrichissement démesuré des entreprises pharmaceutiques et des inégalités dans la distribution du vaccin.

Course contre la montre

Le mardi 1er décembre, l’entreprise pharmaceutique Pfizer a demandé l’autorisation de commercialisation pour son futur vaccin Covid-19 à l’agence européenne des médicaments. C’est la dernière étape à franchir avant la mise sur le marché d’un vaccin très attendu.

Le secteur de la santé est impressionné, jamais un vaccin n’a atteint cette étape aussi rapidement.

“Cela pourrait vraiment annoncer une nouvelle ère dans notre préparation aux futures pandémies. Maintenant que nous savons que nous pouvons réagir aussi rapidement, serons-nous en mesure de faire encore mieux à l'avenir ?”

analyse le docteur Andrew Preston à l’AFP. 

temps, développement

Mais avant d’aider à lutter contre de futures épidémies, ce vaccin sera d’une aide considérable dans la lutte contre la pandémie de Covid-19, qui ravage le monde depuis près d’un an.

Car en l'absence d’un traitement efficace, un vaccin reconnu par la communauté scientifique est le meilleur espoir.

“Les vaccins sont parmi les médicaments les plus efficaces pour prévenir des maladies”

explique Jean-Michel Dogné, membre du comité mondial de sécurité vaccinale de l’OMS et professeur à l’UNamur.

“Aujourd' hui, le vaccin est plus que jamais une opportunité pour permettre une immunité, une réduction éventuellement des cas sévères et éventuellement une réduction des contamination.”

Un partenariat inédit et indispensable

Un vaccin essentiel qui a pu être développé en un temps record grâce à un partenariat inédit entre le secteur public et le secteur privé. A la mi-septembre, le think-tank Policy Cures Research estimait que plus de 19,2 milliards de dollars d’argent public avaient déjà été investis au niveau mondial afin de soutenir le secteur pharmaceutique.

La Commission européenne, elle, a distribué un total de 2,15 milliards d’euros auprès de six entreprises pharmaceutiques.

"Il faut voir ça comme une politique d’investissement.”

clarifie Stefan de Keersmaecker, porte-parole de la Commission européenne.

“Nous avons conclu des accords auprès de ces sociétés sur base desquels elles s’engagent à réserver quelques centaines de millions de doses pour les états membres à un prix prédéterminé. En tout ce sont plus ou moins six milliards de doses qui ont été réservées.”

Tous les vaccins commandés ne sont pas garantis d’aboutir et d’être commercialisés, mais l'Europe a privilégié des contrats auprès de plusieurs entreprises, explorant des technologies différentes, afin d’augmenter ses chances de réussite.

rentabilité

Si ces partenariats ont permis un temps de développement record pour les futurs vaccins, ce qui est loué par le secteur médical, l’ampleur des montants investis inquiètent également certains observateurs. Et posent un certain nombre de questionnements.

Benjamin Coriat, professeur d’Économie à l’université Paris XIII et auteur du récent ouvrage La Pandémie, l’anthropocène et le bien commun, souligne une contradiction dans la gestion de notre santé publique.

“La contradiction c'est que si on raisonne strictement, la santé publique devrait être un bien commun, parce que ça en a toutes les caractéristiques. (...) Mais la production et la délivrance des médicaments se fait pour l'essentiel pour l'essentiel au sein d'entreprises privées qui poursuivent des objectifs de rentabilité et qui sont parmi les entreprises les plus profitables du monde.” 

 

Le vaccin, un bien public mondial ?

Une intention de bien public mondial également poursuivie par plusieurs dirigeants mondiaux, du Président français Emmanuel Macron à Ursula Von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Sauf que dans la pratique, Benjamin Coriat relève un certain nombre d’incohérences.

“'Il ne faut pas se payer le mot, si c’était un bien public mondial, il serait soumis à des réglementations extrêmement strictes et à des sanctions strictes pour ceux qui ne respectent pas ce bien public mondial, Or ce n'est le cas pour rien. (...) Et les médicaments ne sont pas des biens publics mondiaux, ce sont les entreprises pharmaceutiques qui détiennent le droit de propriété intellectuelle et qui vont en fixer les prix.”

Au cœur du débat, le droit sur la propriété intellectuelle. Ce système de brevets garantit l’exclusivité mondiale à l’entreprise qui le possède. Un contrôle presque total qui va à l’encontre des conditions nécessaires à l’utilisation d’un bien public mondial. Au début des années 2000, l’usage de ces brevets par l’industrie pharmaceutique avait déjà été pointé du doigt dans la lutte contre le SIDA.

“Les pays du Sud ont eu les plus grosses difficultés à obtenir des antirétroviraux à des prix qui leur permettaient de les acheter. Et les entreprises pharmaceutiques ont tout fait pour limiter l’accès aux antirétroviraux à ces pays” rappelle Nathalie Coutinet, Économiste de la santé et professeure à l’université Paris VIII. “L’histoire du SIDA nous montre qu’on est très très loin du bien commun.” 

 

Le débat sur le droit à la propriété intellectuelle se complexifie dans le cadre du financement des futurs vaccins.

“Les États ont plus que jamais contribué à la recherche pour ce vaccin. Tous les acteurs ont bénéficié de financements publics à des degrés divers. Cela implique qu'elles n'ont pas forcément mis beaucoup de leur propre fonds en jeu.”

Ce partenariat inédit rebat les cartes au niveau du développement des médicaments et est selon certains l’opportunité de revoir les mécanismes de propriété intellectuelle. Un récent rapport de l’ONG Human Rights Watch sur la distribution du vaccin recommande d’ailleurs aux Etats ayant financé l’industrie pharmaceutique, de conditionner leurs investissements et d’exiger un certain nombre d’engagements en retour.

“Les Etats doivent jouer un rôle régulateur”

explique Aruna Kashyap, autrice du rapport.

“Ils peuvent par exemple demander aux entreprises de partager leur structure de coûts, la manière dont ils définissent les prix. Demander la vérification par des organes indépendants. Et je pense que c'est aussi le moment de trouver un compromis sur la propriété intellectuelle. Dans l’intérêt de la santé et de la vie des gens.” 

rapport

La propriété intellectuelle reste aux Big Pharmas

Sur ce point, la Commission est claire. 

“On ne touche pas à la propriété intellectuelle”

rétorque Stefan de Keersmaecker, porte-parole de la Commission.

“Ce sont des règles qui ont fait preuve de bons résultats, donc la propriété intellectuelle reste au sein de la société.”

Par contre, le porte-parole confirme que des engagements contractuels ont été pris par les six entreprises concernées afin de garantir un accès aux vaccins pour les pays plus pauvres. Un engagement demandé par la Commission afin de limiter l’inégalité dans la distribution du vaccin.

Néanmoins, il est pour l’instant impossible de savoir combien de doses ont été réservées, ni à quel prix, tout cela est protégé par des clauses de confidentialité.

 

Transparence conditionnée... et confidentielle

Le 12 novembre, en séance plénière au parlement européen, le président de la commission santé publique, Pascal Canfin, confronte la Commissaire de la Santé, Stella Kyriakides sur le manque de transparence sur les contrats négociés avec les entreprises pharmaceutiques. 

Le député français ne comprend pas que des informations comme la structure des coûts, la manière dont sont fixés les prix, ou encore la responsabilité juridique en cas de problème avec les vaccins, ne puissent pas être rendues publiques vu les montants investis.

Il rappelle l’importance de la transparence sur un sujet aussi sensible qui concerne la santé de nombreuses personnes et nécessite une adhésion massive de la population. Suite à cet échange, le député obtient le droit de consulter les contrats dans une salle sécurisée, sans téléphone et en signant lui-même une clause de confidentialité.

Une avancée qui ne répond pas vraiment au fond de sa requête.

“Je n’ai pas encore pu voir ces contrats”

nous explique Pascal Canfin.

“Mais même si je les avais consultés, je ne pourrais rien vous dire car je serais moi-même soumis aux obligations de confidentialité. Cela montre bien que ça ne répond pas du tout à ce que l’on demande.”

L’ancien Ministre du Développement en France, rappelle également l’importance de garder une cohérence de santé publique mondiale sur ce sujet car

“si demain on a deux mondes, un qui est vacciné et donc protégé, et un qui est toujours confiné parce que pas vacciné, c’est intenable à tous points de vues”.

 

Brieuc Beckers

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