20.11.20
15:52

L'épidémie "pas le truc" de De Block, jeux de pouvoir et d'influence: l'audition d'Emmanuel André par la Commission Covid-19

Emmanuel André, ancien porte-parole interfédéral Covid-19, a été auditionné à la Chambre cet après-midi en Commission Spéciale Covid-19, chargée d'examiner la gestion de l'épidémie par la Belgique. Une audition attendue et suivie. Les députés avaient une longue liste de questions à lui soumettre.

"Il s'agit de ma perception, qui n'est pas nécessairement la bonne," a déclaré avec humilité Emmanuel André. Les députés ont salué son intervention objective. Sa méthode et ses réponses précises, son sens de la formule et surtout sa clarté. Pour l’épidémiologiste Yves Coppieters, "cette fois, on n'a pas eu droit à de la langue de bois. C'était un discours fort d'un expert indépendant." Tout le monde est unanime: il s'agit d'un tournant dans les travaux de la Commission, qui enrichira le rapport final des députés et des experts. L'audition de Maggie De Block est désormais très attendue.

Voici l'essentiel de son audition, suivie par notre journaliste Romuald La Morté.

 

Système de santé

La réponse à la crise doit pouvoir évoluer tout au long de l’épidémie. La qualité passera par la formation du personnel de santé. Le système est trop concentré sur l'efficience curative et pas assez sur une logique de prévention des maladies. On s'expose en continu à recevoir un afflux de patients. Ce qui est important, c'est d'avoir un système le plus large et le plus hétérogène possible car c'est ce qui fait sa force. Si on limite un système aux Régions, on va vers de nouveau problèmes. Si on se tournait vers le niveau européen, on serait davantage capables d'amortir des chocs.

Notre système de soins, ce n'est pas qu'un nombre de lits. C'est une culture de l'attention à développer au sein de la population. C'est un nombre de professionnels suffisant. Avec des qualifications adéquates. Une démarche collective.

On ne peut pas durant cette crise dire qu'on a renforcé le système de santé car rajouter des lits, c'est une mesure artificielle. Quelques petits trucs ne suffisent pas. Il faut des soins efficaces. Et stopper des absurdités historiques comme deux hôpitaux côte-à-côte.

Le morcellement des systèmes de soins, l'opposition entre le curatif et le préventif, entre niveaux de pouvoir, ont été des erreurs extrêmement importantes. Aujourd’hui, on est limité en capacité de medecins. Il faudra 6 à 7 ans pour rattraper ce retard.

 

Communication et transparence

Il y a une trop grande tendance à pointer du doigt la population. Il faut se questionner sur la perte de confiance. Il y a eu des centaines d’avis pertinents mais trop morcelés, la cohérence a disparu. Notamment par la multiplicité des organes, parfois en compétition. Des jeux de pouvoir et d’influence, inutiles et sans rendement. 

La multiplication des personnalités politiques et des interlocuteurs a entraîné un manque de leadership de la ministre de la Santé (alors Maggie De Block, NDLR). La ministre fédérale n’a pas joué ce rôle-là. On a constaté que l'épidémie, c’était pas son truc, on va dire. Une communication de justification mais pas de leadership. Le système n'est pas fait pour mais on peut voir qu'il permet tout de même un leadership. 

J'ai exercé des pressions importantes par des canaux médiatiques pour obtenir la transparence sur la récolte des données Sciensano. Pour que des gens aux compétences égales de Sciensano puissent aussi faire des analyses et anticiper ce qui va se passer. Mais il est difficile de changer les mentalités. Ce sont des outils performants pour surveiller passivement les maladies mais pas adaptés pour la gestion d'une épidémie.

Le contenu s'est amélioré avec le temps. On a compris avec les réseaux sociaux qu'il fallait pouvoir s'adresser à tout le monde. Et pas qu'aux rédactions.

 

Déconfinement

Aujourd'hui, les chiffres sont encore trop hauts que pour pouvoir parler déconfinement. Beaucoup trop de personnes sont encore testées positives et le tracing ne permet pas encore de faire de la prévention, de casser les chaînes de transmission. On a laissé s’accumuler les signaux d’alarme de saturation. On a diminué la qualité pour la quantité. On a vidé nos stocks de réactifs. Le moral des professionnels de la santé est cassé. Cette saturation de la capacité physique à travailler aura des conséquences à long terme. Si le but est d'éviter le lockdown, on est perdant sur deux points: on casse le système de santé et on crée toutes ces conséquences socio-économiques. 

 

Deuxième vague

C'était difficile à profiler mais si le discours avait été plus précis au niveau politique, on aurait pu réagir plus vite, mieux conscientiser les risques et donc diminuer l'ampleur de la vague ou la retarder. Et éviter de nombreux décès et hospitalisations.
 

Testing et tracing

Réduire les critères de testing a été un très mauvais signal, on s'est laissé dépasser. Il est urgent de retourner à une situation acceptable et c'est ce qui est prévu, donc pas plus de commentaire. 

La réglementation européenne a compliqué la donne. Comme l'opposition survenue entre les labos pharmaceutiques et les labos de biologie clinique qui, eux, dépendent des universités. Le système des labos pharmaceutiques était transitoire. Personne n'avait la volonté de l'inscrire dans du long terme. Une fois passée la première vague, nous avons transféré la capacité aux laboratoires de biologie clinique.

L'obligation d'utiliser des tests commerciaux industriels (standardisation) a eu des effets pervers. Les universités ont perdu leur capacité à créer des tests. Dans le passé, elles pouvaient développer leur propre PCR. Ici au début de la crise on s'est retrouvé sans rien.

Je n'ai pas réussi à convaincre de l'importance de géolocaliser les lieux de transmission. On me donnait en retour des arguments de respect de la vie privée.

 

Les visites en maisons de repos 

Le sujet a créé des tensions entre fédéral et entités fédérées. Il y a eu une désolidarisation des niveaux de pouvoir, on se rejette la faute. On entendait "chacun son job". C’était compliqué.

Il y a une concentration de beaucoup de personnes à risque, avec des contacts physiques répétés. Et une pression économique. Il faudrait plus prendre le temps pour les patients, or c'est impossible. La cadence était infernale.

 

Masques chirurgicaux 

Ce sont des outils pour réduire le risque, pas des armes absolues. Techniquement, il était impossible d’en fournir autant. Donc oui, il a fallu construire un discours vers la société: on compense le manque de masques par la diminution des contacts et des déplacements, pour diminuer le  risque de transmission. Oui, si le stock stratégique de masques avait été là, on aurait pu équiper les professionnels de la santé et les personnes à risque. Et éviter les commander en urgence, qui ont entraîné des retards de livraison et des fraudes. C'est regrettable.

 

Le confinement

A chaque fois qu’on prend des demi-mesures, qu'on ferme un petit secteur qui ne va pas changer grand-chose, on perd deux fois. Faire un lockdown précoce, ce n’est pas être déconnecté des réalités socio-économiques du pays, c'est diminuer la facture finale. Dans la manière de prendre des mesures, il faut intégrer l'inertie de notre système. Et redoubler de prévoyance. Dans les chiffres par exemple. En phase ascendante du virus, les moyennes seront toujours sous-estimées.

 

Pourquoi autant de morts?

La Belgique est un petit pays avec une forte densité, une grande mobilité dans les villes et une grande interculturalité. Il y a aussi un vieillissement important de la population. Et des autorités dont la légitimité est remise en question et donc fragilisée.

 

Relativisme

Affirmer que c'était une bonne chose que le virus circule chez les jeunes car il allait créer une immunité collective, c'est dangereux. Les professionnels de la santé, ou qui se font passer comme tels, n'aident pas à combattre l'épidémie avec ce type de messages

 

Sur son rôle

Je n'ai reçu aucune compensation financière pour mon travail de porte-parole interfédéral. Malgré l'ampleur de la tâche. Aucun budget pour constituer mes équipes. La lassitude m'a gagné. Il faut savoir alors se mettre en retrait.

Je ne pouvais pas apporter ce que je voulais dans un système public. Je n'étais pas sur la même ligne que les autres qui intervenaient dans le processus en soutien des décisions. Nous autres, experts, sommes avant tout des médecins, des chercheurs et des enseignants.

 

 

LN24

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