22.10
14:03

QAnon, le complot qui séduit l'Europe

La théorie d'une élite sataniste pédophile qui tire les ficelles du pouvoir explose dans le monde depuis la pandémie de Covid-19. Aux États-Unis, ses partisans s'appellent les QAnon, un mouvement qui prend une ampleur inédite et qui pourrait peser dans l'élection présidentielle du 3 novembre 2020.

Nous sommes le 16 août 2020. Devant la Tour des Finances, à Bruxelles, sont réunis des manifestants opposés au port du masque obligatoire dans les rues de la capitale. Parmi les pancartes brandies par les manifestants, une lettre Q majuscule. Quelques jours plus tard, à l’occasion d’une marche similaire, à Berlin cette fois, la lettre Q est à nouveau brandie par des manifestants. Aux Etats-Unis, ces pancartes apparaissent depuis plusieurs années dans les meetings du Président républicain, Donald Trump. Elles font référence à QAnon. Une théorie du complot américaine de plus en plus populaire à travers le monde.

Apparue en 2017, cette théorie revendique l’existence d’un Deep State, en français : un État Profond. Un petit groupe de pédophiles satanistes qui tireraient les ficelles dans l’ombre du pouvoir. L’existence de cet état profond est dévoilée grâce à Q, un compte anonyme qui se présente comme un agent infiltré dans les plus hautes sphères du pouvoir et qui lance des messages d’alerte sur des forums de discussions anonymes. D’où le nom : QAnon. ‘Q’ fait référence au lanceur d’alerte, et les ‘Anon’ sont ses adeptes.

Présence d'une pancarte QAnon à une manifestation anti-masque à Bruxelles

Analyser les messages de Q, un métier à temps plein

Les messages de Q sont énigmatiques, souvent formulés sous forme de questions que ses adeptes doivent ensuite décoder pour découvrir les secrets que Q tente de leur dévoiler. Léonardo, l’un d’entre eux, nous explique le fonctionnement. “Je prends les postes de Q, je les analyse, et je les remets dans leur contexte”. Ayant été contraint d’arrêter son activité professionnelle depuis le début du confinement, ce français d’une trentaine d’années passe désormais ses journées à analyser les posts de Q. Le résultat de ses recherches est ensuite présenté à une communauté de plus de 100.000 personnes à l’occasion d’émissions, diffusées en live sur internet plusieurs fois par semaine. C’est cette communauté permet à Léonardo de vivre. Une cagnotte est organisée sur son site et chacun est libre de donner le montant qu’il désire.

Ce qui interpelle les observateurs, c’est le succès planétaire de ce mouvement. “Si vous vous intéressez aujourd’hui à ceux qui donnent le ‘la’ en matière de complotisme, vous ne pouvez pas faire l’impasse sur QAnon. (...) Ils sont incontournables !” explique Rudy Reichstadt, fondateur et directeur de l’observatoire du conspirationnisme (Conspiracy Watch). Une popularité internationale qui étonne, car le mouvement est initialement fortement lié à la politique américaine. 

 

Donald Trump, superstar de QAnon

Les membres du réseau pédophile seraient principalement des figures du parti démocrate américain, Hillary et Bill Clinton, ou encore le couple Obama. Et celui qui leur ferait face n’est autre que l’ennemi juré du parti démocrate, le président républicain Donald Trump. “Ce sont essentiellement des supporters de Trump, qui le soutiennent au nom d’une soi-disant conspiration dont il ferait l’objet.” explique Marie Peltier, historienne et autrice du livre Obsessions: dans les coulisses du complotisme.

Selon les adeptes de QAnon, Trump s’associerait à des dirigeants militaires pour organiser La Tempête. C’est à dire, le démantèlement total de l’État Profond à travers l’arrestation de tous ses membres. Et pour prévenir ses partisans, Donald Trump sèmerait des indices lors de ses apparitions publiques. Par exemple, en octobre 2017, à l’occasion d’une réception à la maison blanche, le Président s’exprime face aux journalistes en annonçant que ceci pourrait bien être “le calme avant la tempête”. Alors qu’un journaliste présent lui demande de préciser sa pensée. Donald Trump se contente de répéter laconiquement “le calme avant la tempête”.

Donald Trump parle du "calme avant la tempête" lors d'une réunion à la maison blanche en 2017

Une théorie pour les gouverner toutes

Le succès international de QAnon s’explique tout d’abord par le fait que ce mouvement est considéré par les spécialistes comme une métaconspiration. Une conspiration qui englobe toutes les autres. “Il ne s’agit pas seulement de remettre en cause un fait d’actualité” explique Marie Peltier. “Il s’agit de remettre en cause tout le système. QAnon revendique l’idée que le système dans son entièreté est corrompu. Et donc, dans cette logique, qu’il faudrait s’en prendre à tout le monde”. A partir du moment ou Q explique que tout est faux. Que tout doit être remis en question. Toute personne ayant un jour douté d’un fait d’actualité, que ce soit le 11 septembre, l’assassinat de Kennedy ou l’alunissage de 1969, est susceptible de s’y retrouver. 

Un deuxième élément qui participe activement au succès du mouvement, c’est la manière dont sont formulés les messages de Q. Pour Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy watch “Ses messages très sibyllins, très difficiles à décoder, permettent à chacun de se fabriquer sa propre réalité alternative. Cette plasticité permet à beaucoup de gens de s’y retrouver”. Ce type de formulation est d’ailleurs courante dans les milieux complotistes. “Les théories du complot ne se prêtent pas à la réfutation, elles s’expriment sur le mode de l’interrogation. On va vous proposer des dizaines de questions qui suggèrent un complot mais qui ne l’affirment pas. D’ailleurs très souvent les complotistes ne se disent pas complotistes ne disent que ‘je ne pose que des questions’. Le problème c’est que lorsqu’on pose des questions de manière aussi orientées. On est dans la proposition d’une réalité alternative et dans une théorie complotiste.”

Les questions énigmatiques de Q incitent les internautes à faire leurs propres recherches, à se poser les bonnes questions et à en trouver le sens caché. Le mouvement se transforme alors en une sorte de jeu international renforcé par les réseaux sociaux, où chacun peut proposer sa propre  interprétation des énigmes de Q. Pour Olivier Klein, professeur de psychologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles, “le carburant de ce genre de mouvement, c’est le lien social. Le plaisir de l’énigme est présent mais c’est le plaisir de partager cette interprétation. (...) Celui qui trouve la solution à l’énigme est très valorisé, dans QAnon ce lien ludique joue très fort et ça crée un lien social.”

 

La pandémie de Covid-19, ultime déclencheur

Depuis la pandémie mondiale du nouveau coronavirus Covid-19, les recherches Google liées à ce mouvement indiquent un intérêt grandissant pour cette théorie, y compris en Europe. Récemment, les géants des réseaux sociaux, Google, Facebook, Twitter ont annoncé prendre des mesures plus sévères pour lutter contre cette théorie. Dans un communiqué publié le 19 août 2020, Facebook annonce avoir supprimé 1500 pages et groupes liés à QAnon. Le 21 octobre 2020, le réseau social durcit sa politique et annonce désormais “rediriger automatiquement les utilisateurs cherchant des informations concernant QAnon vers des sources crédibles comme le Réseau Global contre l'extrémisme et les technologies.”

Evolution des recherches Google associées à QAnon en France

Selon Marie Peltier, la corrélation entre la pandémie mondiale de Covid-19 et le succès grandissant de QAnon est indéniable. “Le Covid-19 est un événement traumatisant, sur tout événement traumatisant on cherche des explications. Quand il y a des gros traumatismes dans la société, il y a toujours une explosion du conspirationnisme. Parce que les gens ont besoin de comprendre.” C’est exactement ce qui est arrivé à Léonardo, le français adepte des théories de QAnon. “Début 2020, il n’y avait plus aucun sens à ce que j’entendais dans les médias. En même temps, j’ai commencé à suivre un personnage sur internet qui prétendait être d’un haut niveau de confidentialité dans les structures de pouvoir américain, Q. Et ce que disait ce gars là, avait plus de sens que ce que j’entendais dans les médias.”

 

De la conspiration à la politique

Alors que le mouvement QAnon se répand comme une traînée de poudre à travers le monde, et que l’identité de Q, l’auteur des messages, est toujours inconnue, les spécialistes du complotisme tirent la sonnette d’alarme: la popularité de ce type de mouvement pourrait, à terme, avoir des répercussions politiques. Aux États-Unis, Marjorie Taylor Greene, une élue républicaine ouvertement adepte de QAnon sera d’ailleurs bientôt membre de la Chambre des représentants.

Ce type de mouvement participe également à l'effritement de la confiance des citoyens envers leur système politique. “Le discours complotiste est pour moi un reflet de la défiance vis à vis d’un système de représentation politique, vis à vis de la démocratie telle qu’elle s’exerce aujourd’hui.” commente Olivier Klein. Un avis partagé par Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch. “L’histoire que nous raconte QAnon, c’est que la démocratie est un théâtre d’ombres, que les puissants maléfiques tirent les ficelles du monde. Ce sont des discours qui facilitent les phénomènes de boucs émissaires et qui peuvent armer les gens”.

La principale crainte des observateurs de ce mouvement est un passage à l’acte violent. Si certains adeptes du mouvements, comme Léonardo, s’en défendent en rappelant que la violence est à l’opposé des valeurs de Q, de nombreux spécialistes craignent une radicalisation du discours et une récupération politique par des mouvements d’extrême droite.

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