12.10.20
17:07

L'Irlande refuse d'extrader Ian Bailey: retour sur l'affaire Toscan du Plantier

La justice irlandaise a refusé lundi pour la troisième fois d'extrader le Britannique Ian Bailey vers la France, où il a été condamné en son absence à 25 ans de prison pour le meurtre de Sophie Toscan du Plantier en Irlande en 1996. "Je refuse la remise" de Ian Bailey à la France, a déclaré le juge Paul Burns, à la Haute Cour de Dublin. Sa décision peut faire l'objet d'un recours devant la Cour suprême.

Condamné le 31 mai 2019 en son absence par la cour d'assises de Paris, qui a délivré un mandat d'arrêt contre lui, Ian Bailey, 63 ans, a toujours clamé son innocence. Très vite suspecté par la police irlandaise, ce journaliste indépendant avait été placé deux fois en garde à vue en 1997 et 1998, mais jamais poursuivi en Irlande - où il vit toujours - faute de preuves suffisantes.

Le corps de la productrice française de 39 ans et épouse du producteur de films Daniel Toscan du Plantier - décédé en 2003 - avait été découvert au matin du 23 décembre 1996 par une voisine, en contrebas de sa maison isolée de Schull, sur la côte sud-ouest de l'Irlande. Surprise chez elle, la jeune femme avait fui dans la lande et s'était considérablement débattue. Son crâne a été fracassé par une pierre plate et un parpaing. La justice irlandaise a par deux fois refusé l'extradition de Ian Bailey, en 2012 et 2017, invoquant l'absence de réciprocité en la matière.

Lors de l'audience à Dublin en juillet, sa défense avait contesté la compétence de la justice française dans cette affaire.  Son avocat David Smyth a lui étrillé des autorités françaises "murées dans leur silence", arguant qu'elles n'avaient jamais expliqué leur retard "injustifié" dans la poursuite de l'affaire 23 ans plus tard et qu'"aucune tentative n'avait été faite pour entrer en contact" avec son client.

 

"Egratignures significatives"

La défense avait aussi souligné que les poursuites et la condamnation françaises s'étaient basées sur l'enquête irlandaise, alors même que le procureur irlandais, qui avait "une vue d'ensemble sur cette enquête", avait refusé d'inculper Ian Bailey et reconnu "que l'affaire lui avait été préjudiciable".

Police scientifique qui tarde à arriver sur les lieux, témoin clef qui se rétracte: dès le début, l'enquête avait été confrontée à de nombreux problèmes, le procureur irlandais de l'époque la qualifiant même de "complètement biaisée". En 2014, la famille de la victime avait qualifié cette enquête de "fiasco", dénonçant un "déni de justice".

La justice française a quant à elle estimé qu'il existait "des éléments de preuves suffisants" pour condamner Ian Bailey malgré l'absence de preuve scientifique le reliant au crime - le corps de la victime avait été laissé dehors sous une bâche plus d'une journée, dans ce comté où le dernier meurtre remontait à 1922.

Ian Bailey a été vu porteur "d'égratignures significatives" sur les avant-bras, le dos des mains et le front, similaires à celles retrouvées sur le corps de la victime et pouvant correspondre à des épines de ronces. Le Britannique les a toujours imputées à la découpe d'un arbre de Noël et de dindes le 22 décembre, mais plusieurs témoins ont affirmé qu'il n'avait pas ces griffures dans la soirée, alors qu'il jouait du tambour traditionnel dans un pub, manches relevées. Il a surtout "de manière non équivoque, auprès de trois témoins, déclaré être l'auteur du crime", avait relevé la cour.

Condamné à Paris selon la procédure du "défaut criminel", Ian Bailey était privé de la possibilité de faire appel du verdict. Mais s'il se constituait prisonnier, ou s'il était arrêté, il aurait droit à un nouveau procès.

 

toscan

 

Les dates-clés de l'affaire

 

23 décembre 1996: mare de sang

Sophie Toscan du Plantier, 39 ans, le crâne fracassé, est retrouvée morte, son corps gisant dans une mare de sang, près de sa maison isolée du comté de Cork (Irlande). La troisième épouse du producteur de cinéma et ancien patron de la société Gaumont, Daniel Toscan du Plantier, était arrivée seule le 20 décembre et devait rester quelques jours. 

Le médecin légiste n'arrivera sur place que 36 heures après les premières constatations de la police. Aucun ADN étranger à la victime n'est relevé.

 

Février 1997: enquête en France

Trois semaines après le meurtre, le 17 janvier 1997, Daniel Toscan du Plantier et les parents de la victime, Georges et Marguerite Bouniol, déposent plainte avec constitution de parties civiles contre X à Paris. Une information judiciaire du chef d'assassinat est ouverte le 5 février, parallèlement à l'enquête irlandaise. 

Ian Bailey, journaliste pigiste britannique demeurant à une dizaine de kilomètres de la scène de crime et l'un des premiers à être arrivé sur les lieux, est placé une première fois en garde à vue le 10 février en Irlande. Il est relâché. Il sera de nouveau interpellé en janvier 1998.  

En décembre 2001, un magistrat irlandais informe son homologue français qu'il n'envisage pas de poursuivre Ian Bailey. 

Sept ans plus tard, les pièces de la procédure irlandaise sont transmises à l'autorité judiciaire française. 

 

Février 2010: mandat d'arrêt

Le 16 février 2010, le juge d'instruction français délivre un mandat d'arrêt contre Ian Bailey. En mars 2011, la Haute Cour de Dublin décide de sa remise à la France, une décision cassée par la Cour suprême d'Irlande en mars 2012. 

Les autorités judiciaires irlandaises rejettent une demande d'audition en France de Ian Bailey sous le statut de témoin assisté.

 

2014: procès en diffamation

En février 2014, Ian Bailey perd un procès en diffamation contre six journaux britanniques et irlandais qui l'accusaient du meurtre. Lors de l'audience à Cork, plusieurs témoins avaient affirmé que le journaliste avait avoué en leur présence le meurtre de Sophie Toscan du Plantier. 

 

27 juillet 2016: renvoi aux assises

La justice française décide le renvoi de Ian Bailey devant les assises pour des faits requalifiés en "homicide volontaire". Un second mandat d'arrêt européen est émis par la France à l'encontre du Britannique, mais l'Irlande refuse une nouvelle fois de l'exécuter. 

En France, la cour d'appel puis la Cour de cassation rejettent en février et mai 2018 les recours de Ian Bailey contre sa mise en accusation. 

 

31 mai 2019: Bailey condamné

Jugé en France en son absence, Ian Bailey est condamné à 25 ans de réclusion criminelle, la justice estimant qu'il existe "des éléments de preuves suffisants", malgré l'absence de preuve scientifique le reliant au crime. 

La cour d'assises de Paris émet un troisième mandat d'arrêt à l'encontre de l'ex-journaliste pigiste.

Lundi 12 octobre 2020, la justice irlandaise rejette la demande d'extradition vers la France de Ian Bailey.

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